
Le 7 février, un groupe de militants, portant écharpes et drapeaux frappés de la croix occitane, se sont rassemblés devant le conseil départemental de l’Aude, à Carcassonne. Ils entendaient protester contre le nom donné à la candidature Unesco, baptisant Montségur et sept châteaux audois, « forteresses royales de l’ancienne sénéchaussée de Carcassonne ». Pour Jean-François Laffont, président de l’association Convergence Occitane, piqué par l’adjectif « royal », « l’histoire des vainqueurs écrase l’histoire des vaincus ». Derrière la dispute sémantique, c’est toute une mémoire blessée qui se rappelle au présent.
Un dossier préparé depuis douze ans
Le Département de l’Aude et l’association Mission patrimoine mondial (AMPM) portent et soutiennent le projet d’inscription depuis douze ans. La candidature, déposée par la France auprès du Centre du patrimoine mondial de l’Unesco le 31 janvier 2025, concerne Carcassonne et ses remparts, les châteaux d’Aguilar, Lastours, Montségur, Peyrepertuse, Puilaurens, Quéribus et Termes un ensemble grandiose et unique de châteaux perchés sur des éperons rocheux, entre l’Aude et l’Ariège, vigies sur l’ancienne frontière avec le royaume d’Aragon.
Jusque-là, ces sites étaient communément désignés sous l’appellation de « châteaux du Pays cathare » ou, plus récemment, de « citadelles du vertige », poétique formule de Michel Roquebert, historien du catharisme. La marque territoriale « Pays cathare » avait été forgé en 1992 par le Département lui-même pour valoriser, à la fois son patrimoine et ses productions agricoles, dans le cadre d’un programme européen de développement local. La dénomination de « Forteresses royales du Languedoc » posée sur le dossier de candidature Unesco, plus conforme à la réalité historique, a cependant mis le feu aux poudres.
La « croisade des Albigeois » : une conquête territoriale
Pour comprendre les vives réactions, il faut remonter huit siècles en arrière. La « croisade des Albigeois » (1209-1229) fut la première croisade à cibler des chrétiens dissidents, les « Cathares » du midi. Les campagnes militaires menées pendant deux décennies par les barons du nord, soutenus par l’Église, atteignirent leur véritable but : l’annexion des possessions du comté de Toulouse et des vicomtés de Carcassonne, Béziers et Albi, les plaçant sous le contrôle de la Couronne de France.
Elle entraîna la séparation définitive entre les Languedociens, au nord, et la couronne d’Aragon, au sud. Après le traité de Corbeil de 1259, le roi Louis IX entreprit un vaste programme architectural et fit établir une ceinture de forteresses afin de défendre ses nouvelles frontières avec le royaume d’Aragon et, par ailleurs, asseoir son autorité sur la population des marges du royaume. C’est cet ensemble défensif exceptionnel, construit par et pour le pouvoir royal, que l’Aude souhaite faire inscrire à l’Unesco. Certes, Il témoigne de l’incorporation de ces terres du Midi au Royaume de France, après « la croisade des Albigeois ».

Le grief occitaniste : un « effacement mémoriel »
Remarquant l’absence des termes « châteaux du pays cathare » dans le dossier de l’AMPM et craignant leur disparition sur les supports touristiques, les associations occitanistes réagissent. Selon le texte introductif à la pétition de Pais Nòstre : « Les sites de Montségur à Peyrepertuse, Quéribus, Lastours, Termes, Puilaurens portent la mémoire d’un drame collectif : au XIIIe siècle, le pouvoir royal français, avec l’Inquisition, a anéanti la résistance d’une population, entraînant sièges, massacres et persécutions. »
Les blessures identitaires se cristallisent sur la date du 16 mars 1244, lorsque plus de deux-cents Albigeois, refusant d’abjurer leur foi, périrent sur le bûcher de Montségur. Pour Jean-Pierre Laval, renommer les sites revient à « glorifier leurs oppresseurs et effacer la mémoire des victimes ». « C’est à coup d’effacement progressif, estime Philippe Bonnet , qu’on tue une culture ». « Qu’on ne nous dise pas que ces châteaux, rebâtis par des Occitans, sont un symbole de la royauté française », s’offusque Jean-Luc Davezac, président de Bastir Occitanie. Jean-Pierre Laval se montre partisan de « solutions conciliantes » : « On peut continuer à employer l’appellation populaire Pays cathare dans la médiation culturelle en l’expliquant comme une notion de mémoire (…), sans prétention historique et scientifique », écrit-il dans son blog. La pétition « Défendons les Châteaux cathares ! », lancée en ligne, a gagné en ampleur au tournant de l’année. En janvier 2026, elle franchissait le cap des 5000 signatures, conduisant Pais Nòstre à lancer la manifestation du 7 février devant le conseil départemental.
Conjuguer histoire et mémoire
Face à cette mobilisation, la présidente du Département, Hélène Sandragné, a fait une mise au point. Le 9 février 2026, une conférence de presse a réuni élus et porteurs du dossier pour « rétablir quelques vérités et répondre à des attaques injustifiées » sur son appellation.
La position du Département repose sur un argument scientifique clair : « S’il a existé un pays cathare, il n’y a jamais eu de château cathare », précise Hervé Baro, vice-président du Département et président délégué de l’Association mission patrimoine mondial. Le dossier Unesco, qui doit satisfaire à des « critères stricts de valeur universelle exceptionnelle », exige une rigueur factuelle que l’appellation « cathare » ne permet pas.
La présidente Sandragné a tenu à souligner que le dossier, oui, « ces forteresses sont le symbole de la soumission qui a été imposée au peuple occitan », mais que le dossier ne constituait « en rien un reniement de notre passé ni un combat identitaire ». Elle évoque au contraire l’attachement du Département à ses racines : « À tous ceux qui s’émeuvent de cette appellation, nous voulons redire avec force qu’elle n’est pas là pour éradiquer la culture occitane qui fait la fierté de notre territoire. »

Même histoire douloureuse
Entre histoire scientifique et mémoire collective, au fond, il a ceci de piquant : les deux camps utilisent le même matériau et la même histoire douloureuse pour défendre des conclusions opposées. Le Département dit : ces forteresses commémore la violence faite aux populations, raison de plus pour les appeler par ce qu’elles sont réellement ; les Occitanistes estiment que nommer le bourreau, c’est toujours trahir la victime.
Mais la décision finale du comité du patrimoine mondial de l’Unesco ne tranchera pas ce débat. Après dix-huit mois d’évaluation par le conseil international des monuments et des sites (Icomos), elle attendue à l’été 2026. D’ici là, et quoi qu’il advienne, les pierres médiévales, continueront de dominer leurs éperons rocheux, indifférentes aux querelles de noms, témoins d’une conquête que nul n’a tout à fait digérée.
« Cathares », « Albigeois », « hérétiques » ou « dissidents » ?
Dans sa Petite histoire des Cathares (Cairn, 2018), la médiéviste Anne Brenon, résume la situation : le terme de « cathare » est « insatisfaisant » mais il est devenu « indispensable pour se faire comprendre ». En effet, il apparait sous la plume de l’abbé rhénan Eckbert de Schönau, dans les années 1160, pour qualifier les groupes hérétiques brûlés à Cologne ou Mayence. Le terme, ignoré des intéressés eux-mêmes qui se désignaient comme « Chrétiens », « Bons Chrétiens » ou « Apôtres », « reflète mal la réalité méridionale », note l’historienne. En outre, au début du XIVe siècle, le terme de « cathare » est une « qualification péjorative » employée par des clercs méridionaux, tels que le féroce inquisiteur Bernard Gui. Il revient en force au milieu du XIXe siècle et perd son sens péjoratif initial pour désigner les persécutés. Il supplante le terme « d’Albigeois » jusqu’alors utilisé, remarque Michel Roquebert (Figures du catharisme, Perrin, 2018). L’historien observe qu’en 1212 le mot « albigeois » est devenu « synonyme d’hérétique depuis 30 ans ». Ce dernier terme servait à qualifier, au tournant de l’an mil, toutes les formes de contestation des canons de l’Église. Le terme, neutre et sans connotations péjoratives, de « dissident » est désormais privilégié par les historiens.
Légende
Les châteaux abusivement dits « cathares » de Lastours (page précédente), Peyrepertuse (ci-dessus) et de Quéribus (à droite) :
3 citadelles audoises d’un ensemble de 7 qui prétendent au titre de patrimoine mondial de l’Unesco.
Philippe Benoist – AMPM









