L’art pourrait-il nous convaincre de reconsidérer notre conception de l'urbanité ?
En novembre 2025, au théâtre Garonne, était joué Non-lieu, un spectacle coréalisé avec le théâtre Sorano, dans le cadre du festival SUPERNOVA.
Le metteur en scène, Olivier Coulon-Jablonka, et la cinéaste Sima Khatami présentaient au plateau une histoire tragique : celle de la mort de Rémi Fraisse et ses sombres circonstances. Souvenons-nous : Rémi Fraisse fut tué le 26 octobre 2014 par une grenade, lors d’une manifestation contre le barrage de Sivens (Tarn). Après enquête et procès, l’affaire s’était conclue par un non-lieu, une décision confirmée par la Cour de cassation. Plus de dix ans après les faits, cependant, l’État français fut condamné par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) pour violation du droit à la vie.
Le recours à des grenades offensives « d’une dangerosité exceptionnelle » et « les défaillances de la chaîne de commandement », notamment, avaient choqué les observateurs, sans qu’un procès pénal puisse être engagé.
Pour le théâtre Garonne, « Non-lieu est né de cette urgence : donner à entendre cette histoire qui a été passée sous silence et (re)faire du théâtre le lieu d’un questionnement démocratique. »
Quoiqu’on puisse contester ce silence – médias et réseaux sociaux s’en sont largement fait l’écho – (re)faire des lieux de culture des lieux de débat, surtout de cette manière brillante, est une excellente idée. Depuis l’Agora d’Athènes, le théâtre n’a cessé de nourrir le débat public : de Socrate à Molière ou Shakespeare, de Tartuffe à Macbeth. Et si le théâtre a parfois pu oublier cette vocation, cette représentation salutaire a pu la lui rappeler.
Par bonheur, les lieux et les artistes qui nous incitent à méditer et à explorer l’air du temps sont nombreux en Occitanie.
Sur le parcours des Balades artistiques en Méditerranée (BAM), conçues par Sète Agglopôle, on est ainsi amené à s’interroger sur notre relation au territoire. Des hauteurs du site de Pergolarama, la structure en métal corten créée par Jean Denant, par exemple, en est une étape. En forme de pergola, elle reproduit le plan de la ville de Gigean, située en contrebas. La vue avec laquelle l’œuvre interagit – sur les ruines de l’abbaye Saint-Félix, la garrigue fragile et l’horizon – nous invite à réfléchir sur les politiques urbaines qui sont encore les nôtres.
À travers ce paysage magnifique mais scarifié par l’autoroute A9, l’art pourrait-il nous convaincre de reconsidérer notre conception de l’urbanité ?
Ruineux pour l’environnement, le paysage, la santé… par un certain côté, notre modèle d’aménagement reste mortifère et, parfois, nous dresse les uns contre les autres. L’art permet sans doute d’en prendre la mesure mais ne peut pas tout.
Il y a 800 ans, des citadelles ont été érigées par le pouvoir royal sur des pitons rocheux, après un massacre et pour mettre au pas les populations. Ces forteresses ne sont donc pas cathares, mais célèbrent paradoxalement l’identité occitane et seront bientôt, souhaitons-le, classées au patrimoine mondial par l’Unesco.
Par une ironie de l’histoire, parions qu’elles resteront des « châteaux cathares » dans le langage courant : une réappropriation de ces territoires au parfum révolutionnaire, pour les militants occitanistes – et une manière de faire d’un non-lieu historique un lieu de convivialité et de mémoire.