En 1768, un cavalier britannique hors pair, Philip Asley trace une piste dans la terre, puis pose gradins et barrières avec l’idée de proposer un spectacle insolite mêlant exercices classiques de manège et exploits acrobatiques, auxquels il ajoute funambulerie, jonglerie et comique. Sept ans plus tard, il ouvre à Paris le premier cirque en dur. Les bases du cirque moderne sont posées, les hippodromes prennent des airs de fête foraine, puis au 20e siècle, malgré la diversification du cirque, des artistes font perdurer le lien entre l’homme et le cheval. C’est le cas d’Alexis Gruss, patriarche du cirque équestre disparu en 2024, qui n’a cessé dans ses spectacles de rendre hommage aux origines du cirque moderne. « Ma famille, mes chevaux et la piste sont mes trois passions sans lesquels le spectacle n’existerait pas », avait-il l’habitude dire. Son fils Firmin, aujourd’hui directeur de la Compagnie Gruss, complète: « On imagine pas à quel point le cheval a joué un rôle moteur dans l’avènement du cirque moderne et ma famille est toujours restée chevillée à cette tradition équestre. Mon père a consacré sa vie à la faire perdurer, à notre tour de tout mettre en oeuvre pour transmettre. » Transmission, le mot est lâché, il est non seulement au coeur de la 52e création de la compagnie, les Folies Gruss, show hybride croisant comédie musicale équestre et saltimbanque, mais aussi le point d’orgue d’un projet ambitieux: la création, à Béziers (34), d’un conservatoire des arts équestres et de la piste.

7 ans de formation pour un acrobate à cheval
Du débourrage jusqu’aux premiers pas sur la piste, former un cheval au spectacle prend du temps, en moyenne trois ans, avec une préparation physique essentielle pour entretenir son corps et son esprit. D’ailleurs dans la famille Gruss, on ne parle pas de dressage mais bien d’éducation. « Travailler avec 50 chevaux, c’est inventer 50 façons de les former, il faut respecter la personnalité de chacun au même titre que les athlètes de haut niveau, exprime Firmin Gruss. Nous formons des chevaux de spectacle, désensibilisés aux réactions du public (applaudissements…), aux lumières, aux changements environnementaux. Mais former les gens qui forment les chevaux, c’est encore autre chose. Aujourd’hui il n’existe aucun lieu, aucune école pour cela. Le conservatoire sera un laboratoire correspondant à notre vision et à notre savoir-faire. » Les équipes du Conservatoire s’appuieront sur des experts en éthologie et en éducation équine. Mais le lieu, dédié aux professionnels, aura également vocation à former des cavaliers – jusqu’à sept ans pour devenir acrobate – et à proposer des cursus (formations certifiantes) sur des métiers transverses en voie de disparition comme palefrenier-soigneur, sellier, maréchal-ferrant ou bourrelier.

 

Master class
« On ne peut apprendre autrement qu’en refaisant le geste qu’un aîné nous montre, c’est la main qui conserve la mémoire » répétait souvent Alexis Gruss. Dans cette lignée, des master classes seront animées par des figures emblématiques du monde équestre et des arts vivants: cavaliers, chorégraphes, metteurs en scène et artistes de la piste partageront ainsi leur savoir-faire lors de sessions immersives autour des trois disciplines majeures: l’acrobatie à cheval, le travail en liberté et le dressage sur la piste. « C’est ce répertoire qui nous permet de créer, depuis plus de 50 ans, des spectacles équestres toujours différents », précise Firmin Gruss.
Pensé comme une agora, le lieu accueillera des compagnies en résidences afin de favoriser les collaborations interdisciplinaires, des festivals mêlant théâtre danses, musique mais aussi séminaires, conférences…

Un projet à près de 20 millions d’euros
La famille Gruss souhaite également ouvrir au public sa collection personnelle – objets, archives, livres gravures- conservée depuis des décennies. « Plus qu’un musée, ce sera un lieu de mémoire et de référence dédié aux arts équestres et de la piste, enrichi par des technologies innovantes » , imagine déjà Firmin Gruss.
Reste maintenant à ficeler le projet du futur site qui prendra la forme d’un ensemble architectural organisé autour d’une piste équestre centrale, de paddocks, de manèges couverts, d’une centaine de box, et de bâtiments pédagogiques avec logements. Un projet colossal (19,5 millions d’euros), fruit d’un lien construit depuis plus de cinq ans entre la ville de Béziers et la famille Gruss avec les Folies, spectacles attirant l’été entre 40 000 à 50 000 spectateurs. « Nous sommes accueillis à Béziers dans des conditions exceptionnelles, comme à Paris, au bois de Boulogne d’ailleurs, tient à préciser Firmin Gruss, pour déminer à l’avance toute potentielle récupération politique. La municipalité et l’agglo sont partie prenante (investissement de 3,5 millions d’euros pour l’aménagement des accès, la création de voiries… et mise à disposition du foncier sous forme de bail emphytéotique NDLR) pour nous aider à aménager ce site de 16 hectares et l’adapter aux besoins des chevaux.»
De leur côté, Robert Ménard et son équipe se félicitent de « pérenniser l’accueil d’une opération structurante en matière d’aménagement et de développement territorial ». Sous réserve des procédures règlementaires et de la révision du plan local d’urbanisme (PLU), les travaux pourraient démarrer à l’automne 2027.

Pour l’heure, la famille Gruss peaufine son business plan. Jouer les équilibristes, elle en a l’habitude.
« Ma famille fait vivre aujourd’hui une centaine de salariés, on a failli fermer plus d’une fois. Mais si on ne fait rien, est-ce que dans un siècle on pourra encore voir des spectacles avec chevaux ? », interroge Firmin Gruss. Jusqu’ici tout va bien.