
L’art et la prison semblent, de prime abord, appartenir à deux sphères irréconciliables : l’un se définit par la liberté de penser et de créer, l’autre par la privation radicale de cette même liberté. C’est pourtant vers les prisons que Nicolas Daubanes oriente depuis plus de dix ans son travail. Né en 1983 et lauréat de nombreux prix* l’artiste visite des établissements pénitentiaires, y mène des ateliers de création artistique avec des personnes incarcérées, questionne les formes multiples de l’enfermement, à la fois physique, psychique et éminemment politique, ainsi que les traces indélébiles qui sont laissées par cette mise à l’écart forcée. Pour Nicolas Daubanes, l’art est à la fois outil, moyen et langage, qui lui permet de faire tomber les murs, de pénétrer au-delà des frontières et de rendre poreux les barreaux jusqu’à les dissoudre complètement. Ses œuvres cherchent moins à illustrer les prisons qu’à révéler leurs logiques, s’intéressant plus largement aux mécanismes de mémoires, de luttes et de résistance, des individus et du monde.
Il paraît donc tout naturel que le Castelet, bâtiment de l’ancienne prison toulousaine de Saint-Michel devenue lieu muséal de mémoire, ouvre ses portes à Nicolas Daubanes pour une exposition intitulée Le ciel nous vengera, à voir du 4 mars au 2 août 2026. Nicolas Daubanes y montre certaines de ses pièces mais convie également des personnes et des œuvres, multipliant les représentations et les voix. Parmi elles, l’œuvre The Talk, réalisée en collaboration avec la journaliste et autrice Louisa Yousfi à la suite de leur résidence simultanée à la Villa Médicis, dresse une porte de prison, abimée de strates et gravée des paroles qu’un père palestinien donne à son fils de quatorze ans avant qu’il ne se fasse incarcéré dans une prison israélienne. Le texte exhorte l’adolescent à s’unir aux autres détenus, « tous emprisonnés pour l’amour de la liberté ». La porte n’est plus l’instrument de l’enfermement mais au contraire, l’étendoir permettant de faire circuler la parole et d’évoquer l’acte de résistance.

Si au Castelet, la porte de prison soutient et transmet des paroles poignantes, à la Maison Salvan, lors de l’exposition Sur le fait, par erreur et au hasard, elle devient poussière, pulvérisée par l’artiste dans une des salles de la Maison transformée en centre d’art. D’autres pièces se feront chambre noire dans lesquelles l’artiste poursuivra ses recherches autour des photogrammes et de l’apparition d’images d’architectures sur papier photosensible. D’autres encore, présenteront des dessins, des installations en béton et en sucre, pour un panel complet et actualisé de l’œuvre de Daubanes, qu’on a également pu découvrir au musée d’art moderne de Céret, lors de l’exposition La main en visière.
La dense actualité de Nicolas Daubanes se poursuivait à Paris dans deux lieux d’envergure, le Musée de l’Armée – Hôtel national des Invalides et le Panthéon. Dans le premier, l’artiste présentait plus de trente pièces, dispersées dans les collections permanentes, qui évoquaient l’enfermement et la guerre, ainsi que les actes de répression et de résistance. Les œuvres y ouvraient un dialogue avec les objets historiques, prolongeant et enrichissant l’acte de mémoire.
Dans le second, au « Temple de la mémoire de la République », Daubanes proposait cinq pièces monumentales réalisées à partir de poudre d’acier et de limaille de fer, un de ses matériaux de prédiction qu’il récupère par terre, sur le sol des usines, pour retranscrire, en ce lieu, des sites marquants de la mémoire de la Résistance.

Si l’œuvre de Nicolas Daubanes débute au cœur des prisons, à travers ses échanges et créations réalisées avec les détenus, elle se déploie également dans des lieux artistiques, muséaux et patrimoniaux, dédiés à l’intellect et à la mémoire, à l’apprentissage et à la transmission. L’artiste crée ainsi un pont entre les marges de la société, récupérant à la fois des rebuts industriels et l’expérience des individus mis de côté, ostracisés, pour élever ce qu’on oublie volontairement, en faire de l’art, une expérience du sublime vouée à traverser les temps. Dans ce jeu des antagonismes, l’artiste met en exergue les mécanismes d’enfermement, de répression et de contrainte, afin de mieux nous permettre de prendre conscience de la fragilité de notre liberté. n
* Grand Prix Occitanie d’art contemporain en 2017, Prix des Amis du Palais de Tokyo en 2018 et Prix Drawing Now en 2021.
• Le ciel nous vengera, au Castelet, Toulouse, du 4 mars au 2 août 2026.
• Sur le fait, par erreur et au hasard à Maison Salvan, Labège, du 11 mars au 2 mai 2026. En partenariat avec la mairie de Toulouse et en coproduction avec l’académie de France à Rome – Villa Médicis, le Frac Picardie ainsi que le Nouveau Printemps.
Légendes
1 – The Talk – Louisa Yousfi et Nicolas Daubanes – 2025
Porte de cellule en bois de la prison des Baumettes, Marseille
220 x 87 x 6 cm
© DR
2 – Nicolas Daubanes
© Anthony Françin
3 – La chute de la colonne Marc-Aurèle. Nicolas Daubanes, 2025
Poudre d’acier aimantée, 5 x 200 x 100cm. Vue de l’exposition La main en visière, musée d’art moderne de Céret.
© DR









