Jusqu’au 4 mai, le centre régional d’art contemporain, à Sète, accueille Præsentia, une exposition immanquable. Elle explore le travail de Myriam Mihindou à travers un parcours présentant près de vingt-cinq années de son univers artistique pluridisciplinaire. À l’origine du projet, pour partie, le prix Aware qui a distingué son œuvre en 2022 et qui entend valoriser ainsi les artistes femmes. Grâce à cette distinction, Myriam Mihindou a bénéficié d’une résidence à la Villa Albertine (New York) en 2023.

L’accrochage est conçu à 95 % à partir d’une exposition jumelle, à Paris cet automne 2024, au Palais de Tokyo qui l’a coproduite. Elle est décrite par l’artiste comme un « dépliage » de ses œuvres, protéiformes et riches, créées pour moitié spécialement pour ces deux lieux.
À Sète, l’exposition circule parmi les vastes pièces du CRAC à la manière d’un récit évoluant au gré des créations de l’artiste et des espaces monumentaux de cet ancien entrepôt frigorifique. Un travail hybride et magistral autour de thèmes récurrents que prospecte Myriam Mihindou, comme le corps, le langage, l’identité, la Terre – avec et sans majuscule – et la façon de l’habiter. Præsentia, premier et dernier mot visible sur les murs de l’exposition, fournit en quelque sorte une clé pour entrer dans la pensée féconde de Myriam Mihindou, mais aussi pour la faire sienne, après la visite, dans un travail de mémoire salvateur et enrichissant.

Matériau conducteur
Outre Præsentia, de nombreux mots et textes sculptés à partir de fils de cuivre tressés ornent les murs immaculés du CRAC. Une langue à part et à partir de ce matériau conducteur extrait du sol africain, en l’occurrence, par laquelle Myriam Mihindou commémore d’autres langages qui, selon elle, « se sédimentent : du latin colonial au pounou du sud du Gabon », pays où elle est née.
« Tous les chemins mènent à Rome et nous sommes des individus nomades depuis toujours, dit-elle. Tout est dans tout. » Comme Patron, cette œuvre composée de fragiles palimpsestes en papier de soie, trempés dans diverses teintures, puis cousus, agrafés et suspendus délicatement. Telles les pages d’un livre réinventé.
Dessins, sculptures, installations, photographies et vidéos montrent encore la manière dont l’artiste nourrit son œuvre au quotidien : par une empathie profonde, empreinte de spiritualité et de soin. Une relation aux autres et une façon d’être au monde soucieuses de son environnement et des enjeux sociaux et politiques.

Le territoire me porte
À propos de nourrir, l’œuvre Le service en parle directement. Il faut d’ailleurs l’appréhender littéralement. Il s’agit d’une installation présente sur une dizaine de tables recouvertes de nappes blanches. Sur ces nappes, des centaines de couverts d’argent, liés par paires, maintiennent des morceaux de terre cuite ou crue. Un festin virtuel qui pointe la vanité d’une pseudo-civilisation qui dévore sa Terre nourricière, en un geste absurde. Pour mieux traduire encore sa pensée, Myriam Mihindou a laissé sur chaque « bouchée » l’empreinte de ses propres doigts, considérant sans doute qu’elle-même contribue à cette empreinte anthropique catastrophique.
« L’œuvre de Myriam Mihindou ne connaît aucune frontière, au sens propre comme au figuré. Du saut en hauteur à l’architecture, en passant par l’école des Beaux-arts de Bordeaux, sa formation déploie plusieurs espaces d’expression. Elle évacue la question de l’appartenance à une culture spécifique ou à un médium artistique en jouant des porosités et de la “Relation” telle qu’Édouard Glissant l’a définie. La performance, comprise comme une pratique où le corps est à la fois l’outil et l’écran d’une pensée, peut être envisagée comme le fil conducteur d’une création artistique cathartique. » Voilà comment awarewomenartists.com présente la récipiendaire de son prix.
Ainsi, la photo collée aux murs d’angle, face aux escaliers du CRAC, est-elle le produit d’un long cheminement. Spirituel et géographique. Tandis qu’elle revient dans son pays de naissance, le Gabon, après le décès de son père, Myriam Mihindou y (re)découvre la pratique du deuil et ses règles : « L’âme des morts est très importante au Gabon, précise-t-elle lors de la visite de presse. Je n’avais le droit de ne rien prendre. J’ai alors compris ma relation à l’objet de transition. » Un jour, elle est frappée par une image de linge qui émerge de la terre, après un effondrement. Elle lui rappelle ce rite gabonais selon lequel les morts sont enterrés avec tous leurs vêtements. L’artiste y voit alors l’âme de ses ancêtres, de son père, comme revenus des entrailles de la Terre.
Mais c’est à La Réunion qu’elle reproduit bien plus tard la scène pour cette photo, avec des vêtements glanés à Emmaüs. La pièce s’appelle Johnnie Walker. Encore un cheminement, voire une divagation… « Le territoire me porte dans mes rêves », conclut-elle.

Forces émancipatrices
À l’étage, Mine est le titre d’une vidéo en noir et blanc qui montre M. Mihindou assise sur une chaise, retirant laborieusement plusieurs épaisseurs de collants. Elle les déchire un à un, tandis que la voix off – la sienne – explique ses gestes. Pour elle, chaque individu, les femmes en particulier, doit se défaire de ces « couches d’assignation » par lesquelles la société le contraint.
Plus loin, des photos encore. Elles ont été prises en 2004 à Haïti, « après le traumatisme d’une embuscade rebelle. Convaincue que j’allais mourir, j’ai senti que mon corps n’existait plus ». Par cette série, Déchoukaj, elle décide d’exorciser à sa manière « les racines du mal dictatorial » par une expérimentation collective de la transe vaudoue. « J’ai le pouvoir de me soigner », réalise-t-elle.
En écho, l’unique photo d’une longue série conçue à La Réunion s’inscrit déjà dans cette démarche. Sculpture de chair (photo de une) fait partie d’un travail sur elle, alors qu’elle traverse « une période paranoïaque ». Myriam Mihindou s’astreint chaque jour à prendre en photo sa main ; un travail ritualisé, « dans un état presque de naissance », explique-t-elle. Telle une poupée vaudoue, les extrémités de ses doigts se hérissent d’aiguilles, tandis que la paume de sa main est pansée d’un bandage aux motifs ésotériques. Bien que contraints, entravés par mille épreuves, le corps comme cette main disposent « de leurs propres forces émancipatrices » décryptent Daria de Beauvais et Marie Cozette, co-conceptrices de l’exposition. « C’est une série qui parle à tout le monde et qui a été montrée dans le monde entier », souligne M. Mihindou. Les Montpelliérains ont d’ailleurs pu la découvrir à l’ex-GM galerie, à la fin des années 2000, puis au MO.CO en 2020, pour l’exposition Possédé.e.s.
« Tout le monde est utile », dit encore M. Mihindou. C’est en substance le propos de la vidéo projetée au sol, dans la suite de la visite, qui met en scène des pieds tentant de dépasser une ligne blanche tracée par terre. Des rires adolescents peu amènes ne détournent pas pour autant de son objectif la Folle, titre de la vidéo. Au contraire, affirme l’artiste, « quoi que tu fasses, il faut toujours revenir au point chaud de ta lumière », commente l’artiste qui partage sa vie entourée de poètes et de penseurs.
Une autre vidéo, salle suivante, présente Fighting, montre deux artistes en état de transe lors d’une performance de la biennale de Kampala, en Ouganda. Où il est question à nouveau de l’émancipation des corps contraints.

Une salle plus loin, la série des Langues secouées (2015-2021) renoue avec de formes plus accessibles. On retrouve les mots en cuivre tressés qui cette fois couvrent presque entièrement les murs du centre d’art. L’artiste y voit « une archéologie de mots dont j’essaye de me souvenir. Une écriture automatique avec des mots que je jette, que je prends… Une errance poétique parmi des dictionnaires de dentelles ». Des bribes dénonciatrices apparaissent : Mikados, « comme la forêt économique qui tombe comme eux ».
La dernière salle propose trois œuvres en vis-à-vis. Fleur de peau (1999 – en cours) est une installation murale de près de cent savons suspendus, confiés par l’artiste à des femmes puis récupérés après usage. Myriam Mihindou y voit une « collection d’amulettes ».
Au sol, Amygdale (2018) est un alignement de sculptures sur un socle blanc. Chacune assemble des fils de cuivre, de possibles flacons de verre évoquant l’univers médical, et des souches ou branches de bois. Cet ensemble pointe l’opération douloureuse que les enfants ont dû subir dans les années 70 lorsqu’ils étaient sujets à des angines récurrentes. Une ablation qui les aurait également privés d’une certaine sensibilité emphatique. Enfin, les mots Aer Bulla (2024) flottant dans cette salle. Ils semblent souligner l’immensité des lieux qu’emplissent ces bulles d’air et les œuvres qu’on y expose. Sans doute, le caractère vital de l’art en ces lieux de respiration indispensable.