
Bien avant que Sète ne devienne ce vivier identifié de l’art contemporain qu’elle est aujourd’hui, de grands noms ont déjà trempé leurs pinceaux dans ses canaux. Sète n’est pas Barbizon, ni Collioure ou Céret, mais agit indéniablement sur les artistes, qui nombreux désormais s’y installent. Est-ce sa lumière qui chantourne la coque de ses bateaux amarrés aux quais animés du centre-ville ? Ses reflets dans l’eau qui irradient généreusement l’œil des flâneurs jusque dans les hauteurs du mont Saint-Clair ? Ou encore la vue de ses belvédères, sur l’étang de Thau et la mer, qui débride leur regard vers un au-delà que chacun peut s’inventer ?
Cette « île singulière » selon l’expression consacrée par la poésie de Paul Valéry (1871-1945) semble en tout cas jouer un rôle intime sur le destin de ses enfants. « Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change ! »… Sur le destin du peintre Toussaint Roussy (1847-1931), né à Sète quatre décennies avant et qui a été régulièrement exposé dans les Salons parisiens. Il devint le créateur et premier conservateur du musée de la ville, dont le fonds Paul Valéry constitue le trésor — avec celui de Salah Stétié. Son superbe bâtiment conçu par l’architecte Guy Guillaume au début des années 70 se situe juste au-dessus du Cimetière marin célébré par le poète.
Prophètes en leur pays
« On peut citer parmi les peintres sétois de la fin XIXe / début XXe siècle [outre Toussaint Roussy], les frères Jules et Émile Troncy, Lucien-Victor Guirand de Scevola, Paul Debia, Charles Mazelin… On aura ensuite Gabriel Couderc et Jean Milhau pour le groupe Frédéric Bazille, en 1937, qui font la transition vers le groupe Montpellier-Sète, après la Seconde Guerre mondiale » liste Ingrid Junillon, conservatrice du patrimoine et responsable des collections du musée… « Le groupe Montpellier-Sète est le seul vrai courant de cette période ».

L’adresse du musée, rue François Desnoyer (1894-1972), rappelle aussi que de nombreux peintres néo-sétois se sont laissés et se laissent encore séduire par l’ambiance méditerranéenne. Figure majeure du groupe Montpellier-Sète, le peintre s’installe à dans la ville portuaire à l’invitation de Jean Vilar. Il fut aussi l’invité notoire de la Villa Erialc bien avant que la splendide demeure devienne l’École des beaux-arts de la Ville. Ce haut lieu de la création contemporaine, véritablement lancé par Éliane Beaupuy-Manciet (pensionnaire de la villa Médicis à Rome jusqu’en 1951), a formé tant de grands noms de la discipline qu’il serait impossible ici de les citer tous. Désormais aux catalogues de nombreuses collections internationales, on compte parmi eux des cofondateurs de Figuration libre, l’un des deux plus importants courants artistiques contemporains : Hervé et Richard Di Rosa, et Robert Combas (également formé à l’École des beaux-arts de Montpellier). Et bien que nul ne serait prophète en son pays, on peut en découvrir quelques œuvres dans l’espace public : à trois entrées de la ville (Hervé Di Rosa – Totems), place de l’Hospitalet (son frère Richard Di Rosa – La Madone), près de la médiathèque François Mitterrand (Robert Combas – La fontaine aux poissons – qui va bientôt être détruite pour faire place à la nouvelle maison Georges Brassens, dont une façade accueillera une nouvelle fresque de l’artiste). Hervé Di Rosa est par ailleurs cofondateur du fabuleux musée international des arts modestes, quai de Lattre de Tassigny.

Musée à ciel ouvert
L’art et l’urbanisme de Sète entretiennent également une relation fusionnelle avec d’autres personnalités sétoises ou néo-sétoises. Jean Denant signe La Traversée, une œuvre incrustée sur un ancien bunker de la Corniche, et le Pont des arts qui dessert depuis peu le Conservatoire Manitas de Plata.
Place Victor Hugo, Jean-Michel Othoniel a créé « un grand tapis de céramique » tel qu’il le désigne, une fontaine en réalité dont émergent l’été des jets d’eau pour le plus grand bonheur des enfants. Face à l’entrée du théâtre Molière, l’artiste a également investi les anciens bains-douches, une œuvre dont l’achèvement est prévu fin 2026. François Liguori quant à lui s’est chargé de l’entrée du parking, en sous-sol de cette même place, avec Dédales, une collection abstraite de tableaux métalliques colorés. Tous ces artistes sont également présents le long des 4 parcours de la Balade artistique en Méditerranée, portée par l’agglomération de Sète (lire loin).
Décrire cette relation fusionnelle entre Sète et l’art, c’est aussi évoquer le festival K-life et son musée à ciel ouvert (MACO). Spécialisé dans le street art, il produit chaque année un certain nombre d’œuvres dans l’espace public dont la rue de Tunis est l’incontournable épicentre.
Bien d’autres artistes ont laissé leurs traces parmi les rues de Sète. Le registre de la mairie en recense 40. Et ce ne sont que celles commandées par la ville.

Parmi les grands noms dont la ville de Sète peut encore s’enorgueillir, on ne peut pas manquer bien sûr de citer l’immense Pierre Soulages (1919-2022), maître de l’outrenoir. Sa maison, à deux pas du musée Paul Valéry, partage le même coteau sur le mont Saint-Clair que celle de la famille Dezeuze. Fondateur du groupe Frédéric Bazille, en 1937, puis du groupe Montpellier-Sète, en 1956, Georges est le père de Daniel, cofondateur de Supports Surfaces, en 1969, lui-même frère de François, maître graveur et sérigraphiste, et de Vincent, professeur à l’École des beaux-arts de Sète… Enfin (sûrement pas en réalité, loin s’en faut !), parmi ce Who’s who d’illustres artistes, le couple néo-sétois Martial Raysse et Brigitte Aubignac dont les expositions respectives au musée Paul Valéry, il y a peu, ont été des événements à l’écho international.
Impossible de ne pas penser aussi à celles et ceux qui, dans ce long inventaire d’artistes liés à Sète, fréquentent ou ont fréquenté les ateliers mis à leur disposition par la Ville. Ces pages n’ont pas manqué d’en évoquer le travail remarquable. Quant aux professeurs des beaux-arts de Sète, leur talent ne cesse d’allonger la liste d’attente des inscriptions à l’école, chaque rentrée. On peut l’apprécier régulièrement dans de nombreuses galeries – pas seulement sétoises, mais bien au-delà.
Last but not least, le Centre régional d’art contemporain. En catalyseur de renommée puissant et respecté, il joue un rôle de médiation indispensable pour des artistes émergents ou (plus souvent) reconnus, dont le public peut appréhender l’importance.
Balades artistiques en Méditerranée : l’art contemporain entre nature et culture
En 2023, pour fêter les 20 ans de Sète Agglopôle Méditerranée (SAM), son président d’alors François Commeinhes avait lancé le projet des Balades artistiques en Méditerranée : produire 20 œuvres d’art et les répartir sur les 14 communes du territoire.
L’idée était surtout de renforcer les liens entre les communes, de « faire territoire » grâce à des réalisations pérennes originales « en dialogues avec des sites naturels ou architecturaux emblématiques ». Son successeur, Loïc Linares, quoique d’un autre bord politique, en a toujours soutenu l’initiative : « SAM a développé une politique culturelle forte et ouverte à tous. À ce jour, plus de deux cents artistes vivent et travaillent ici, c’est rare et cela représente une véritable chance » appuyait le nouveau président de SAM.

Une balade semée d’embûches
Consensuelle, donc, l’initiative a cependant perdu entretemps une part de son prétexte originel : exit l’anniversaire, puisque la date de naissance de la communauté d’agglomérations, elle, ne fait pas consensus.
Qu’importe : « C’est bien dans les temps difficiles – j’en sais quelque chose ! – qu’il faut préserver nos valeurs de créativité, d’innovation et de partage comme une source d’énergie évidente nécessaire pour construire l’avenir » souriait François Commeinhes, à Poussan, lors du lancement de l’inauguration de la première d’entre elles… quelques semaines avant d’être contraint par la justice à céder sa place¹.
Curateur du projet, Salvador Garcia explique : « La quasi-totalité de ces commandes sont des créations in situ. Ce qui a été recherché c’est la pertinence du lien entre l’œuvre d’un artiste et l’environnement, le site dans lequel elle est implantée. » Salvador Garcia a donc accompagné chacun d’entre eux pour des repérages, tandis qu’il a fallu aussi convaincre maires et autorités de tutelle – en l’occurrence, le Conservatoire du littoral pour certaines œuvres, ou bien l’Office national des forêts. Ce qui parfois a coincé…

Le projet de Céleste Boursier-Mougenot, aux salines de Frontignan, par exemple, s’est vu retoqué. Une contrariété pour celui qui représenta la France à la 56e biennale d’art contemporain de Venise, en 2015. L’œuvre sera finalement installée au printemps, non loin de Cheval de mer et Salut au soleil, de Victoria Klotz, toujours à Frontignan. « Elles nous ont donné du fil à retordre » soupirait-elle de soulagement le jour de l’inauguration, tant les intempéries de ce début 2026 en ont compliqué le chantier. Un comble pour deux œuvres qui se veulent aussi des refuges contre les éléments, en l’occurrence le vent, d’un côté, et le soleil de l’autre. La grande nacre qui devait accompagner les deux autres a aussi disparu.
L’installation de l’œuvre À ciel ouvert d’Ève Laroche-Joubert, à Vic-la-Gardiole, a quant à elle été validée par l’autorité publique. Un espace lui a été dégagé par la mairie entre les buis – ou peut-être les chênes verts – du petit espace vert, à l’entrée du village. Un point de vue vite investi, très prisé par les familles pour observer flamants et canards en bord d’étang : les branches de sa frondaison, en tonnelle, offrent en effet aux enfants de ludiques promontoires. À ciel ouvert viendra s’y insérer, malgré son titre. En forme de cocon ou semi-chrysalide sur pilotis, cet élégant belvédère ajouré aurait pourtant pu trouver place dix mètres plus à gauche, plus logiquement, plutôt que de se substituer à ce qui déjà, naturellement, plaît tant. Mais pas question : l’artiste à fait son choix. Dommage.


Dans une sorte d’éternité
En un sympathique clin d’œil, la première réalisation à avoir été inaugurée, le 18 mars 2025, fut Que la fête commence, d’André Cervera, à Poussan. L’artiste invite à un parcours parmi sa circulade médiévale où sept sculptures chantournées en acier ont trouvé leur place. Des hommages très réussis aux traditions du village, notamment à son animal totémique et à son carnaval. André Cervera sera aussi accueilli au musée Paul Valéry ce printemps pour une exposition monographique.
Comme les œuvres de Victoria Klotz, O’assis de Pedro Marzorati, à Montbazin, propose des modules de contemplation. Vastes assises couvertes, inspirées librement des arcades de l’architecture alentour, elles invitent les visiteurs à une pause entre amis ou en famille.
Dans mes mains, de Françoise Pétrovitch, deuxième œuvre inaugurée (le 18 mars 2025 également), parc Simone Veil, à Sète, est peut-être la plus poignante. Sa sculpture figure une femme le visage masqué par ses cheveux, les mains posées sur un oiseau gisant. La taille de l’oiseau suggère d’abord faussement qu’il s’agit d’un enfant ; le sujet provoque instantanément l’empathie. On y voit ensuite une allégorie écologique, ce que l’artiste ne dément pas. Le propre de la tradition des sculptures dans les parcs, rappelle-t-elle cependant, est de « travers[er] différentes saisons de la vie [mais de demeurer] les mêmes » dans une sorte d’éternité.

À propos de vie et de mort, le visiteur ne sera sûrement pas ému de la même façon par Reflets nocturnes de Richard Di Rosa (dit Buddy). Le geste qu’il pose devant le musée de l’étang de Thau, à Bouzigues, a priori plein d’humour naïf et de vitalité, représente une lune jaune vif, et son reflet rouge ondoyant. Pourtant, c’est un souvenir touchant que Buddy a livré lors de l’inauguration : celui de son père qu’il accompagnait enfant à la pêche au milieu de l’étang, et décédé quelques mois plus tôt. Des nuits d’intimité qui ont imprimé à jamais sa mémoire et désormais celle de ces rivages de l’étang.
« Pourquoi nous battons-nous ? »
Depuis, on a pu découvrir Octo, de Johan Creten, dans les jardins du Sémaphore de Sète ; Bob Verschueren a présenté à Mèze ses Similarités bronzes créés à partir d’une feuille issue d’un jardin botanique ; Hervé Di Rosa a inauguré sa Table de désorientation à Frontignan ; François Liguori, son Bosquet enchanté à Loupian ; Maxime Lhermet, Ostrearia 2025 à Marseillan ; Elisa Fantozzi, Psyché et le Gladiateur à Balaruc-les-Bains ; Jean Denant, Pergolarama, à Gigean ; Agnès Rosse, Les curieuses et les curieux, à Mireval ; Chourouk Hriech, Sentinelles silencieuses, à Sète ; Elise Morin a composé son Dédale à Mèze (en une de artdeville) ; Robert Combas a érigé son Homme à tête de branches à Villeveyrac ; et enfin Fabrice Hyber devrait installer Bears prochainement, place Aristide Briand, à Sète.
En tout, 19 œuvres et quatre parcours balisés par l’office de tourisme Archipel de Thau : les versants de Thau, les étangs, les rivages de Thau et Sète. Une application permet d’en suivre les itinéraires.
19 œuvres et pas 20 ?
À Balaruc-le-Vieux, on n’en veut pas. « Le maire trouvait que dépenser autant pour des œuvres d’art alors qu’on venait d’augmenter les impôts de Sète Agglopôle n’était pas opportun » explique le célèbre jouteur Aurélien Evangilisti, membre du conseil municipal sortant. Salvador Garcia, commissaire du projet, ne peut que respecter ce choix. Mais il le regrette : ces « œuvres paysages, patrimoines, sont un projet rare dans le cadre de la commande publique ». Avec un budget de 2 M €, « cela ne représente que 1 % des investissements, sur 5 ans » de l’Agglo. D’ailleurs, Salvador Garcia en est sûr, « l’avenir de l’art dans l’espace public, c’est de l’intégrer dans les grands projets d’aménagement », c’est-à-dire parmi les investissements. Paraphrasant Churchill, il ajoute : « Sinon, pourquoi nous battons-nous ? » faisant référence à une séquence où l’ancien chef d’État anglais aurait rejeté la proposition qui lui était faite, en pleine guerre, de couper le budget de la culture².
Mais le maire de Balaruc-le-Vieux ne se représente pas et, à l’heure où nous bouclons, les élections municipales n’ont pas encore eu lieu ; les choses pourraient donc changer. Désormais candidat, Aurélien Evangilisti n’y est « pas défavorable. Si je suis élu, nous en discuterons avec le conseil municipal afin de déterminer le lieu d’implantation, les caractéristiques de l’œuvre, l’artiste, etc. » Pour regarder l’avenir autrement.
1 – Condamné à un an de prison avec sursis et à 5 ans d’inéligibilité pour détournement de fonds publics, François Commeinhes a dû démissionner le 30 avril 2025.
2 – Quoique souvent reprises sur internet, l’anecdote et la citation seraient en réalité inventées.
Légendes
1 – L’école des Beaux-arts de Sète, lors de sa réouverture après travaux, en 2025
© FM/artdeville
2 – Octo, de Johan Creten, dans le jardin qui jouxte le musée Paul Valéry.
2025 ADAGP © Office de Tourisme Archipel de Thau
3 – Bosquet enchanté, de François Liguori, à Loupian
2025 ADAGP © Office de Tourisme Archipel de Thau
4 – Reflets noctures, de «Buddy» Di Rosa, à Bouzigues
© FM/artdeville
5 -André Cervera, devant Que la fête commence, à Poussan
© FM/artdeville
6 – Dans mes mains Francoise Petrovitch, à Sète
2025 ADAGP © Office de Tourisme Archipel de Thau
7 – Similarites, de Bob Verschueren, à Meze
2025 ADAGP © Office de Tourisme Archipel de Thau
8 – Pergolarama, de Jean Denant, à Gigean
© DR
10 – Sentinelles silencieuses, de Chourouk Hriech, à Sète
2025 ADAGP © Office de Tourisme Archipel de Thau









