Avec un tel titre, Disco, Vivian Suter entraîne malicieusement le visiteur sur le champ lexical de la musique. L’installation par laquelle l’exposition démarre, sur le vaste pallier du deuxième étage, pourrait ainsi évoqué un jukebox géant par la manière dont de nombreuses toiles grand formats sont suspendues. Tels des disques prêts à être joués, pourrait-on en extraire un pour l’admirer ?

Une fois la porte de la première salle franchie, la symphonie de couleurs qui sature l’espace confirme cette impression. Les peintures débordent des murs. Elles se superposent, se répondent, se déclinent en variations parfois sérielles. On pense toutefois davantage à la musique contemporaine ou au jazz qu’à l’univers clinquant des boules à facettes et des paillettes.
On songe aussi aux Quatre saisons en observant des empreintes de feuilles, de branches, de pattes laissées à la surface des certaines œuvres… Pourquoi pas ?

Mais non : Disco est le nom du chien de Vivian Suter ! Faut-il pour autant renoncer à filer cette métaphore musicale pour le reste de la visite ? A voir… Avec ses près de 400 toiles installées presque pêle-mêle, sans cartel ni titre, Vivian Suter évoque modestement l’aléa. Son pinceau ne dirige donc pas comme la baguette d’un chef d’orchestre – même s’il en reprend souvent la ronde amplitude – il capte l’instant d’un environnement foisonnant. L’artiste peint le plus souvent dans son jardin de Panajachel, au Guatemala où elle tend ses toiles entre les arbres, parmi les buissons ou à même le sol, dans son atelier. La jungle est sa matière. Vivian Suter en «grave» les sons, les mouvements, les éclats comme elle enregistrerait en studio une mélodie, ses arrangements. Une feuille, un insecte, la pluie souvent s’invitent dans la composition ; Vivian Suter s’en accommode. Parfois, la nature semble peindre elle-même. Depuis l’ouragan Stan, en 2005, qui projeta ses peintures dans la boue, elle a pris résolument parti de ne plus en être l’unique auteure. Disco peut ainsi venir signer de ses pattes l’œuvre chorale. Ces toiles pendent sur leurs structures originellement pour sécher tel du linge et désormais pour figurer presque littéralement l’univers végétal qui les inspire. Une immersion parmi les nuances, les formes et les harmonies tonales de la forêt tropicale mais aussi son fracas. Des rives du lac Atitlán, elle nous livre en somme le mastering.
« La figuration n’est pas un sujet, explique-t-elle, mais libre au regardeur d’y voir ce qu’il veut. » Un lapin ici, un oiseau ailleurs, mais le plus souvent une abstraction vivante, joyeuse, luxuriante…
L’exposition prolonge celles présentées au MAAT – Museum of Art, Architecture and Technology de Lisbonne – et au Palais de Tokyo, à Paris, et trouve à Carré d’Art une nouvelle et spectaculaire résonance sous le commissariat d’Hélène Audiffren, nommée à la direction du musée à l’été 2025.
Elle se conclut par 40 petits collages d’Elisabeth Wild, la mère de Vivian Suter. Wild… son autre mère Nature.

Felipe Romero Beltrán

L’Amérique du sud est doublement représentée à Carré d’art. Felipe Romero Beltrán y occupe les autres salles de ce pallier. Son projet photographique Bravo explore les rives du Rio Bravo. Un espace sensible de 270 kilomètres qui marque la frontière entre le Mexique et les États unis. Hébergés par des amis, dont il dresse quelques portraits, Felipe Romero Beltrán restitue le temps qui lentement s’écoule, imprimant son rythme à la vie des riverains. Il témoigne des usages et événements qui en troublent plus ou moins le cours.

Légendes

1 – Vivian Suter et Hélène Audiffren, nouvelle directrice de Carré d’art.

2 – Vue de l’exposition : « La figuration n’est pas un sujet» explique Vivian Suter

3 – Felipe Romero Beltrán