
Créée à Montpellier en 1989, l’association Attitude s’appuie sur deux piliers : un volet éducatif-enseignement proposant cours et stages et une partie événementielle dont la vocation est de rendent plus visibles et légitimes les disciplines de Skateboard, BMX et Breakdance. Ce faisant, elle a indirectement contribué à leur présence aux Jeux olympiques 2024. Dans les années 2000, son activité breakdance a marqué les esprits avec l’organisation de Battle of The Year. Pierre angulaire du développement de cette forme de danse hip-hop, l’événement a permis, en 2007, la création d’un réseau régional rassemblant la plupart des acteurs hip-hop du territoire. En même temps que des coopérations outremer (Mayotte, La Réunion, La nouvelle Calédonie), Attitude a alors pris une dimension internationale avec un développement en Afrique et Amérique du Sud.
Interview
Thomas Raymond, directeur d’Attitude
Battle of the Year réunissait les meilleurs danseurs hip-hop à Montpellier. Pourquoi avoir décidé de tout arrêter en 2023 après plus de vingt ans d’existence ?
Pour mieux comprendre, il faut remonter à sa genèse. Nous avons repris en 2001 le format évènementiel qui venait d’Allemagne, puis nous l’avons fait monter en puissance en développant, dès 2007, des programmes internationaux. L’événement était un formidable point d’entrée pour se rapprocher, par exemple, des pays du Maghreb avec, chaque fois, cette volonté d’organiser un événement mais aussi de faire un travail pédagogique de fond sur le territoire, en élargissant l’offre au graffiti, à la musique, au cinéma, aux documentaires… de manière à toucher l’ensemble de la discipline hip-hop. Puis en 2013 l’événement est parti en Allemagne avant de revenir en France en 2018. Entre-temps nous avons continué notre chemin mais ce retour a redonné un nouvel élan à notre projet de coopération. En 2021, le sommet France Afrique [organisé à Montpellier – NDLR] a été un accélérateur qui a permis d’identifier tous les partenaires sur le continent africain pour élaborer une stratégie de développement. Après la crise sanitaire, notre partenaire allemand n’a pas saisi l’opportunité de faire de cet événement un outil de développement pour générer d’autres projets. Pour Attitude, cela n’avait plus de sens de continuer Battle of the Year et nous avons préféré nous consacrer à notre projet autour de la danse.
Comment s’inscrit ce projet qui va bien au-delà de la discipline même et quelle est votre méthode de travail ?
En Afrique, 80 % de la population a moins de 25 ans. Danse, skateboard, graffiti, musique sont de formidables leviers pour toucher ce public, d’autant qu’avec la digitalisation et l’émancipation sociale, il y a une vraie appétence pour ces disciplines. Nous travaillons avec un opérateur par pays, suffisamment solide pour qu’il puisse porter son festival localement en s’appuyant sur des ONG ou des ambassades dans le but de diffuser des messages publics compréhensibles : prévention à la santé, à l’addiction, égalité des genres… Après le Sénégal, le Congo, le Cameroun, le Nigeria et la Corée, nous sommes cette année en phase 2 sur quatre pays : le Ghana, l’Algérie, la Tanzanie et le Cameroun.
Dans ces pays, quel est le défi majeur à relever ?
C’est un long travail de structuration qui induit une recherche de viabilité sur les économies et les modèles de nos partenaires. Les projets sont financés à 100 % par la subvention ou par des financements de coopération française mais de court terme (deux ou trois ans). Tout l’enjeu est de trouver un modèle économique qui respecte l’ADN de ces opérateurs tout en dégageant de la prestation de services générant du revenu. Mais dans ces pays, tous les acteurs sont portés par le même schéma que nous, à l’époque, avec ce besoin vital d’exister, de s’organiser, de défendre des valeurs, de légitimer leur activité et la transmettre.
À Montpellier, comment se concrétise votre travail de proximité ?
Nous intervenons dans une dizaine de maisons pour tous implantées dans différents quartiers. Nous avons cette année une centaine d’adhérents en breakdance : une dizaine d’élèves sont en dispositif plus poussé avec des séances d’entraînement plus informelles pour les amener à des petits spectacles ou des battles. Côté animation territoriale, nous organisons un événement tous les trimestres et intervenons en milieux scolaires pour sensibiliser les jeunes à la pratique et aux codes du breakdance, sans devenir forcément des professionnels.
Quel est votre public ?
Comme sur les autres sports, le public est diversifié et pas forcément issu des quartiers populaires. La notion d’apprentissage est très puissante dans le breakdance ; la progression individuelle se fait dans une logique de groupe. C’est cette dualité qui en fait sa richesse.
Dominé en finale, le Français Dany Dann a décroché l’argent. Est-ce que les JO Paris 2024 ont eu un effet sur les inscriptions en breakdance ?
Pour nous, cela n’a eu aucun impact. Le breakdance s’est développé en dehors de tout cadre institutionnel, sans aucune fédération. Cela s’est fait de manière empirique, par une génération qui, dans les années 70, face à un système capitaliste individualiste et une montée de l’urbanisation, cherchait un moyen de trouver sa place. Aujourd’hui les fédérations poursuivent d’autres enjeux dont les valeurs de l’olympisme ne sont bien souvent qu’une façade.
Comment ça ?
Le modèle des JO est basé sur la diffusion télévisuelle et la vente des droits TV. Or la courbe d’audience télévisuelle descend et celle de l’âge monte. Donc, comment transformer cet évènement purement sportif en un évènement culturel ? Paris 24 est une traduction parfaite de cette réflexion : une compétition au cœur de la ville, un rajeunissement de la cible et une diversification des réseaux de diffusion. Les organisateurs de Paris et le comité international olympique étaient très avisés, avec des potentiels de médailles pour notre discipline, et une visée sociale. Mais en termes d’organisation, elle est selon moi partie de travers, sans un réel rapprochement avec le tissu associatif. C’est vrai que c’est compliqué. Comment animer une discipline spontanée et informelle sans la dénigrer, la question est presque philosophique… Il est dans l’intérêt de tous de se réinventer, s’adapter, croiser les expériences. C’est l’essence même du hip- hop, de la culture du sample, un mouvement en permanente évolution qui pioche dans d’autres cultures.