14h.Installé à la terrasse d’un café restaurant sur le port de Carnon, il s’excuse de n’avoir pas eu le temps de manger et commande une crêpe. Depuis trois ans, David Ayala vit à cent à l’heure, enchainant les tournages pour la TV et le cinéma. Nominé aux César, catégorie meilleur acteur dans un second rôle pour le film Miséricorde d’Alain Guiraudie, il vient de voir la statuette lui échapper (c’est Alain Chabat qui a décroché son premier César pour Amour Ouf). Un résultat qui n’altère en rien sa performance dans Miséricorde tant il y crève l’écran. Dans ce polar sinueux autant que loufoque, il joue Walter, vieil ours solitaire, âpre, à l’accent rural.« J’étais très ému d’avoir été sélectionné mais je ne projetais rien car j’ai déjà été nominé cinq fois aux Molières sans rien décrocher !», relativise l’acteur, sans fausse humilité ni posture.

Passeur de textes
Rien ne prédestinait David Ayala au métier d’acteur ou de comédien. Issu d’une famille modeste, fils d’une mère franco-croate vendeuse de fruits et d’un père espagnol électricien, il grandit dans un quartier populaire d’Arles, se lance dans l’athlétisme jusqu’à ce qu’une amie lui fasse découvrir le théâtre. Un choc. « Je me suis pris au jeu, j’ai tout de suite été happé et j’ai commencé à lire des textes, lâche-t-il de sa voix posée. À l’époque, je n’imaginais pas qu’on pouvait gagner sa vie au théâtre. » Cela prendra quand même des années : d’abord une formation au Conservatoire national de Montpellier avec, en parallèle, des cours de lettres à Paul Valéry, puis direction Paris pour l’école de Jacques Lecoq (quelques mois seulement car les études sont trop chères) avant d’intégrer le Théâtre du Passage dirigé par Niels Arestrup. Il multiplie les stages, avec Ariane Mnouchkine, Alain Françon qui lui fait découvrir le théâtre contemporain ou encore Edward Bond dont il devient l’assistant. Âgé de 28 ans, il crée sa compagnie La Nuit Remue (nom emprunté à Michaux), et participe à la création du nouveau Théâtre du Hangar de Jacques Bioulès (Montpellier). « Nous avons été pendant cinq ans en résidence et c’est véritablement là que j’ai commencé à co-écrire, adapter et mettre en scène », raconte le comédien. Ses auteurs de prédilection ? Céline, Shakespeare, Feydeau, Baudelaire ou encore Antonin Arthaud dont il fait ressurgir les mots en folie avec le spectacle Réminiscences (de Toto le Mômo), dans un one man show lumineux qui tournera pendant dix ans. Pourtant, briller ne l’intéresse guère, lui,i ce qui le fait vibrer ce sont les mots. Devenir un « passeur de textes ». Il travaille pour Jean Boillot, Dan Hemmet, met en scène Tahar Ben Jelloun, Beckett, mais les trop nombreuses tournées finissent par l’épuiser. « J’ai été particulièrement gâté car j’ai joué des auteurs fantastiques. Puis un jour, je me suis fatigué du théâtre. »

L’escroquerie du siècle
Alors qu’il s’était essayé au cinéma sans réelle conviction, dans des séries comme Candice Renoir, Navarro ou Julie Lescaut, les portes s’ouvrent. Le bonhomme s’est transformé, a pris du poids, littéralement comme au figuré. En 2020, Emmanuel Courcol lui confie l’un des rôles principaux, aux côtés de Kad Merad, dans son film Le Triomphe, en sélection officielle à Cannes, puis il joue dans le thriller Sentinelle Sud de Mathieu Gérault. Mais c’est assurément son rôle de Bouli, petit escroc de Belleville dans la série de Xavier Giannolli, D’Argent et de Sang, relatant l’arnaque des quotas carbone, qui le consacre auprès du grand public. « Tu t’y connais en TVA, c’est le Farwest, il faut juste tirer les premiers », réplique Bouli, dialogue digne des Pieds Nickelés dans cette escroquerie du siècle. « Écriture, mise en scène, réalisation… tout est exceptionnel dans cette série qui a été regardée par 25 millions de spectateurs en Europe ! D’ailleurs quand on m’arrête dans la rue, c’est toujours pour Bouli, s’amuse David Ayala, intarissable sur le tournage intense qu’il a vécu aux côtés de Niels Schneider, Ramzy Bedia et Vincent Lindon. « Retravailler avec Giannoli, je resigne de suite », ajoute l’acteur qui a aussi tourné dix-sept jours dans L’amour Ouf, de Gilles Lellouche, film également nominé aux César. Mais là, manque de bol, le film a été amputé des vingt-trois premières minutes où David Ayala apparaissait à l’écran. « Je n’ai même pas vu la version intégrale présentée à Cannes. Mes copains se foutent de moi, en me disant : « Ah tu es figurant maintenant ! » (Rires). Trois autres comédiens ont subi le même sort. Gilles (Lellouche NDLR) nous a appelés, il était désolé mais c’était la décision du distributeur. C’est ça aussi le cinéma. »
Pour 2025, l’acteur, qu’on a pu voir récemment dans Zorro (série avec Jean Dujardin), a pas mal de projets : le second volet de Kaamelott, les séries Paolo de Sebastien Marnier et Furies (avec Marina Foïs), ainsi qu’un beau rôle dans le road movie On ira d’Enya Baroux (avec Hélène Vincent et Pierre Lottin), en salle le 12 mars prochain.

Chaque geste artistique est politique
S’il assure ne jamais regarder le combo (retour sur écran vidéo de l’image filmée) – « C’est très difficile de porter un regard sur soi-même, d’arriver à voir si on joue bien, comment se regarder, s’apprécier, ou pas… ce sont des questions très psychanalytiques finalement » –, David Ayala aspire à des rôles toujours plus complexes. Le colosse en a la stature et l’engagement, lui qui a toujours intimement lié son travail théâtral à la politique, aux évolutions sociétales, à la philosophie ou à la poésie. Avec des moyens très limités, il a d’ailleurs fini par réaliser son premier long-métrage (en attente de distribution) Demain nous serons guéris (titre emprunté à Émile Zola), évocation onirique et intime des derniers jours du tueur de Nanterre. Ou le portrait d’un homme comme reflet d’un monde atomisé et sans espoir. « Chaque geste artistique, même étouffé par la forme, est politique », estime le metteur en scène. Un engagement dans la gauche radicale qui lui a autrefois « coûté son couple » mais qu’il canalise mieux aujourd’hui même s’il ne croit plus aux politiques et reste en colère face à ce qu’il appelle « la société du mépris ».

Depuis quelques semaines, bonne nouvelle, David Alaya est de retour au théâtre, dans une pièce qui fait écho à sa propre histoire, De Lumière, créée par la Cie biterroise le Grand cerf bleu. « Jean-Baptiste Thur (le fondateur de la Cie NDLR) m’a embarqué dans cette autofiction qui raconte les vies de trois gars montés à Paris pour être respectivement écrivain, comédien et photographe chef op, et finissent par abandonner leur projet pour réaliser un documentaire sur le monde taurin. Je joue mon propre rôle mais la tauromachie n’est qu’un prétexte pour traiter des questionnements sur la jeunesse, le deuil, les origines territoriales, les rêves de gloire, les échecs, la mort… ». La pièce sera jouée pendant le Printemps des Comédiens, l’occasion de (re)découvrir l’intériorité d’un comédien à l’appétit d’ogre. « Si ça ne vous rend pas dingue de désirs, de passion ou de folie, alors, peut-être, ne faites pas le métier de comédien », aime dire David Ayala lors de ses interventions dans les écoles de théâtre et de cinéma.

 

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