
Bitume, béton, grilles métalliques, réseaux techniques… Trop souvent nos rues étouffent. Pourtant, entre le trottoir et le mur, quelques centimètres de végétalisation suffisent parfois à faire renaître la ville. Mais quand la chaussée elle-même se mue en espace végétalisé, c’est un nouveau monde qui s’ouvre à nos portes, propice à réinventer notre vie citadine. C’est ce que montre l’exposition La rue prend racine proposée par le Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement de l’Hérault (CAUE 34), visible rue Saint-Louis, à Montpellier, jusqu’au 19 juin.
Loin d’être un simple décor, la végétalisation est un allié vital en milieu urbain. Face aux défis du changement climatique, où canicules estivales et érosion de la biodiversité sont devenues un enjeu majeur, les bénéfices des espaces végétalisés sont multiples. Les arbres et les plantes atténuent les îlots de chaleur, rendant les centres-villes moins étouffants ; offrent un cadre de vie apaisé en réduisant le stress ; favorisent les rencontres et le lien social tout en embellissant le quotidien. Mieux, chaque coin de verdure devient un refuge pour les insectes, les oiseaux et la flore locale.
« La rue n’est plus seulement un lieu de passage, mais un espace partagé où chacun peut s’investir », souligne Julie Chouvel, paysagiste conseillère au CAUE, coorganisatrice de l’événement. « Parfois, il suffit d’un petit trou dans le trottoir pour y faire pousser une grimpante, ou de végétaliser le pied d’un arbre. Ces micro-actions, multipliées, changent la physionomie des quartiers. »
L’exposition met en lumière des initiatives menées dans l’Hérault, mais aussi en Aveyron, Charente, Gironde et Sarthe, grâce à un partenariat entre plusieurs CAUE. Dans le contexte difficile des CAUE (voir encadré), une mutualisation qui fait sens et lui confère un écho particulier. Des conférences, des visites de sites et des ateliers pratiques (comme la fabrication de bombes à graines – une manière de végétaliser la ville accessible et gentiment subversive ! ) sont organisés pour impliquer tous les publics. « On sort du théorique pour mettre la main à la pâte, explique Julie Chouvel. Ces ateliers sont aussi l’occasion de sensibiliser les familles à l’importance de la nature en ville. »
Repenser la rue : entre convivialité et innovation
Pour Jérémy Di Stefano, également paysagiste au CAUE, la végétalisation ne se limite pas à planter des fleurs : « Il s’agit de transformer des routes impersonnelles en lieux de vie, où piétons et nature cohabitent harmonieusement. » Une vision inspirée, entre autres, par l’ouvrage « Reconquérir les rues » de Nicolas Soulier, qui souligne la dimension sociale de ces transformations.
Pour lui, quelle serait la rue idéale ? l’interroge artdeville. « Une rue où il fait bon vivre », répond Jérémy Di Stefano. « Chaque projet doit être pensé en fonction de son contexte et des habitants. Il n’y a pas de recette unique : certains espaces se prêtent mieux que d’autres à la végétalisation. »
L’exposition montre la rue comme le lieu de mixité, qu’il devient peu à peu, où voitures, piétons et nature partagent l’espace. Un espace évolutif qui s’adapte aux besoins des usagers ; un laboratoire d’innovations où chaque initiative, même modeste, contribue à un changement plus global. Illustrée par Serena Palazzi, l’exposition est gratuite, sans réservation, du mardi au vendredi de 10h à 17h30, au 19, rue Saint-Louis à Montpellier. Pour les ateliers, l’accès est aussi gratuit, mais l’inscription obligatoire sur www.caue34.fr
Au programme
Pour ne pas en rester à la contemplation, le CAUE 34 a conçu un programme d’animations dense et varié, qui se déploie depuis le 16 avril jusqu’au 19 juin et s’adresse à tous les publics. Dès le lendemain de l’inauguration, une balade dans le quartier Méditerranée, portée par l’association Mare Nostrum, proposait d’observer ces initiatives citoyennes à l’échelle d’un quartier. Les semaines suivantes, deux après-midi pendant les vacances scolaires permettront aux particuliers et aux enfants de 10 à 14 ans de s’initier concrètement à la végétalisation des façades. Des ateliers « bombes à graines » – une des formes sympathiques de la végétalisation urbaine – sont prévus fin avril et en mai, dans le cadre des 48 heures de l’agriculture urbaine et de la Fête de la nature.

Cette dernière occasion est également l’un des fils conducteurs du mois de mai, avec deux rendez-vous complémentaires : une sortie à vélo pour découvrir les paysages et la biodiversité autour de Villeneuve-lès-Maguelone, en partenariat avec l’APIEU (21 mai), et une conférence « Paroles d’experts » consacrée à la revitalisation des sols urbains (28 mai). Sous le titre évocateur Après le goudron, quelle vie du sol ?, deux chercheurs du Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive de Montpellier expliqueront comment ces surfaces longtemps imperméabilisées peuvent retrouver leur rôle de milieu vivant. Les professionnels ne sont pas oubliés : une visite de la pépinière « Juste une graine » à Lansargues, spécialisée dans les végétaux locaux de zone méditerranéenne, leur est réservée (26 mai).
Le programme se clôt en juin avec une balade matinale dans Montpellier, guidée par le CAUE sur le thème des cinq sens au jardin, et une visite à Vic-la-Gardiole pour présenter un projet concret de renaturation d’un centre ancien (18 juin – lire plus loin). Un exemple de ce que peut donner, à plus grande échelle, l’attention portée au vivant dans l’espace public.
Tout au long de l’exposition, un album participatif en ligne invite chacun à partager ses photos de végétalisation dans l’Hérault : une manière de prolonger la réflexion au-delà des murs du CAUE, et de montrer que le mouvement est déjà bien en marche, jardin après jardin, façade après façade.

« Aujourd’hui, c’est un bonheur de contempler cet endroit sans voitures »
Magalie Ferrier, maire de Vic-la-Gardiole
Médaille d’Or des Victoires du paysage Valhor, dans la catégorie « Espace public urbain » en 2024, le réaménagement du centre bourg de Vic-la-Gardiole témoigne d’une mobilisation institutionnelle fructueuse à plusieurs niveaux, qui a donc bien fonctionné.
Équidistante de Montpellier et Sète, Vic-la-Gardiole se singularise par la qualité de son environnement naturel – entre le massif de la Gardiole et les lagunes littorales – et par son patrimoine architectural médiéval. Avec ses ruelles étroites et ses façades en pierre calcaire, son bourg est emblématique des villages languedociens. L’église romane du XIIe siècle, en limite du village, se dresse au-dessus d’un étang, refuge des flamants roses, grandes échasses, tadornes de Belon, ibis noirs…
Le premier projet d’aménagement a vu le jour en 1999 avec l’intention de rénover le boulevard des Aresquiers, qui traverse le bourg. Ce projet, conçu par le service départemental de la voirie, a été rejeté par l’unité départementale de l’architecture et du patrimoine. En réponse, l’UDAP a proposé à la municipalité de travailler avec le CAUE pour redéfinir le projet. Une équipe pluridisciplinaire, l’Atelier des sites, a été sélectionnée. L’orientation s’est axée sur la réduction de l’espace consacré à la voiture et la récupération d’espaces délaissés. Une véritable esplanade, propice à divers usages tels que les marchés et les activités estivales a également été retenue.
Le projet s’est déployé en plusieurs phases : l’aménagement du boulevard principal, puis du centre ancien, des pieds d’immeubles, des ruelles et placettes. En cours, la requalification des abords de l’école et d’un parking ainsi que la création d’un parcours santé situé entre le village et la route départementale.

Intégralement perméables et enherbés
Christine Munoz, paysagiste de l’Atelier des Sites, se souvient : « Il n’y avait pas d’aménagement, donc surtout du stationnement, dans les rues du village. Il a fallu demander aux gens d’enlever leur voiture et, ça, c’était courageux de la part de la mairie, parce que les habitudes ne se perdent pas comme ça. Et puis, c’est vrai que le fait d’avoir valorisé les sols, d’avoir planté, a fait que peu de gens ont eu envie de rester garés en plein milieu, devant, sur un joli aménagement, avec des gens qui maintenant sortent un peu aussi. J’en ai vu s’installer devant le seuil de leur maison avec leur chaise et travailler sur leur ordinateur. »
Magali Ferrier, maire de Vic-la-Gardiole, abonde. Sur une placette réaménagée, « il y a eu un incident à cause d’un stationnement qui persistait. J’ai donc remis en place l’arrêté que j’avais pris en 2019 […] Aujourd’hui, c’est un bonheur de contempler cet endroit sans voitures. Les gens peuvent respirer tranquillement, les enfants peuvent jouer ».
Depuis vingt ans, la prise en compte du changement climatique et de ses effets a toutefois changé la donne. Est-ce qu’on ne pourrait pas aller plus loin aujourd’hui, notamment sur la perméabilité des revêtements ? Christine Munoz l’admet sans équivoque : « Les prochains espaces publics que nous proposerons seront intégralement perméables et enherbés. » Les arbres cernés par le dallage de la voirie lors de la première phase de l’aménagement ne seraient sans doute plus isolés, comme le préconise Caroline Mollie dans son ouvrage À l’ombre des arbres, planter la ville pour demain (artdeville n° 83)
« À Vic, nous avons créé de larges fosses de terre végétale, ce qui a permis aux arbres de se développer rapidement. Cette approche a favorisé une communication entre les arbres deux par deux », précise-t-elle néanmoins. Les branches des mélias, essence choisie par un ancien élu pour le boulevard, ont de surcroît tendance à casser. Ainsi, même si des efforts sont faits pour intégrer la nature dans le paysage urbain, sa perception et sa gestion demeure un enjeu.
Les CAUE paient les pots cassés
Le transfert en 2022 de la gestion de la taxe d’aménagement (TAM) à la Direction générale des finances publiques (DGFiP) a provoqué une hémorragie de recettes sans précédent. Depuis, les reversements aux Départements sont passés de 747 millions d’euros à environ 200 millions en 2025, soit -72 %, plongeant les CAUE dans une crise existentielle : 77 postes supprimés, un CAUE en liquidation (Manche), un autre menacé de dissolution (Orne). La sénatrice Apourceau-Poly* a exigé en décembre 2025 un fonds de sauvegarde national et des moyens supplémentaires pour la DGFiP. En réponse, le gouvernement, lui, botte en touche en février dernier : il reconnaît des difficultés dues au « décalage de l’exigibilité de la taxe » et « dysfonctionnements opérationnels », mais impute l’essentiel de la chute à « la situation défavorable du marché immobilier » et à la baisse des permis de construire (-14 % en 2024, -20 % en 2023). Sur la question d’un fonds de sauvegarde, silence total. Le ministère assure que les sommes seront « émises, encaissées et reversées » – mais sans calendrier précis. Les CAUE restent donc face à un mur.
* Membre du groupe Communiste Républicain Citoyen et Écologiste – Kanaky
Légendes :
1- Médaille d’or des Victoires du Paysage 2024, dans la catégorie « Espace public urbain », le réaménagement du centre-bourg de Vic-la-Gardiole témoigne d’une véritable réussite en la matière. Sur ce boulevard, les places de stationnement ont été remplacées par des mélias et des bancs, tandis que les ruelles et placettes du centre ancien sont désormais généreusement plantées de haies, où chahutent de nombreux oiseaux. Ici, en avril 2026 (devant les bureaux d’artdeville). © FM/artdeville
2- Le patio du CAUE de l’Hérault
3 et 4- Lors d’une visite de Vic-la-Gardiole organisée par le CAUE 34, en septembre 2025.








