Début septembre, la température dépassait largement les 30° C dans de nombreux établissements scolaires, entraînant l’annulation des cours et des fermetures exceptionnelles à Nîmes, Montpellier ou encore Sète. Le dérèglement climatique, avec la multiplication des « vagues de chaleur » – 53 jours enregistrés au cours de l’été 2026 par Météo France –, devient une réalité tangible en Occitanie tout particulièrement. Lors de son déplacement à Pomas (Aude), un village gravement touché par une tornade cet été, Carole Delga affirmait que « la Région représente[rait] à elle seule 36 % des dégâts comptabilisés en France » au cours de l’année 2026.
Alors que selon une étude de la Fondation Jean Jaurès(1) l’éco-anxiété semble prendre le pas sur le déni, – avec un impact démobilisant sans doute comparable – l’action collective se doit de faire face et, si possible, au pas de charge.

L’exemple des Trente Glorieuses
Le 16 mars 2020, lors d’une allocution télévisée, le président de la République Emmanuel Macron répétait à six reprises « nous sommes en guerre » contre la covid. Or, une guerre appelle une mobilisation générale. Pour reconstruire la France, après celle de 1939-45, au programme du Conseil national de la Résistance, Les Jours heureux, l’idée d’une planification fut posée et en 1946, le Commissariat général du Plan créé. Constitué à 20 % de fonctionnaires et 80 % de membres de la société civile (experts, chefs d’entreprise, syndicats), cette instance sut fédérer les énergies, avec le succès que l’on sait. Une période de prospérité de près de trois décennies : les Trente Glorieuses auxquelles cette planification a largement contribué en indiquant un horizon. Ne pourrait-on pas s’en inspirer aujourd’hui dans le combat contre le changement climatique ? Et si le « plan Monnet », du nom de son premier commissaire, se consacra principalement au charbon, électricité, acier, ciment, transports, machinisme agricole, chimie… soit aux industries responsables des émissions de gaz à effet de serre, serait-il inconcevable qu’une telle instance, modernisée, décentralisée, fasse aujourd’hui son aggiornamento ?
Pour Jean Monnet, « un plan imposé d’en haut n’aurait pas été appliqué. Il fallait que ceux qui allaient l’exécuter participent à son élaboration », lit-on dans ses Mémoires. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) abonde. Dans son sixième rapport d’évaluation (Groupe 3 – 2022), il soutient que « l’équité et la participation élargie des acteurs aux décisions renforcent la confiance sociale et soutiennent les changements transformateurs ».

« Cela ne sert à rien »
Mais un Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan existe. Au moins jusqu’en janvier 2027, puisqu’une proposition de loi déposée le 23 juin 2026 prévoit sa suppression au 1er janvier 2027. Ne restera alors que le Secrétariat général à la planification écologique (SGPE) créé en 2022, mais qui dispose de relais locaux, notamment au sein de COP régionales. Elles sont la déclinaison locale des COP internationales dont la plus célèbre a abouti aux accords de Paris, en 2015. Et pour le SGPE, « la réussite de la planification écologique demande la mobilisation de tous les acteurs des territoires : collectivités, services de l’État, entreprises, associations et citoyens ». Y sommes-nous ?
Les dispositifs de participation citoyenne sont d’ailleurs en réalité nombreux et offrent des lieux aux débats régulièrement. Réunions de concertations, débats publics, commissions d’enquêtes… Ces moments d’échange et de dialogue avec les citoyen-ne-s sont même obligatoires, à l’occasion de l’élaboration des documents de planification urbaine, aux acronymes plus ou moins abscons (PLUI, SCOT, PCAET, PDM…). D’autres instances existent encore comme les Conseil de développement (Codev), Conseil économique, social et environnemental régional (Ceser) ou au Parlement de la mer, en Occitanie)…
Hélas, selon OpinionWay, si 83 % des Français interrogés estiment que « les citoyens ont un rôle à jouer dans la vie publique et souhaitent davantage de démocratie participative », 68 % sont d’accord avec l’affirmation : « Cela ne sert à rien, on ne tient pas compte de nos avis. »(2)

La COP régionale, un outil suffisant pour atténuer le dérèglement climatique et s’y adapter ?
La COP Occitanie a été lancée en décembre 2023 et structure la planification écologique autour de six thèmes et vingt-deux chantiers, avec l’ambition notamment d’atteindre une réduction des émissions annuelles de gaz à effet de serre de 16 Mt d’ici 2030.
Vice-présidente du Conseil régional et membre de la commission « Urgence climatique », Agnès Langevine (groupe Pays Catalan Écologie) souligne que la COP Occitanie est un « outil important qui permet de mobiliser l’ensemble des acteurs du territoire et de leur apporter des solutions concrètes ». La feuille de route comprend plus de 1 000 projets, idées de projets ou propositions sur la meilleure façon de se déplacer, se loger, produire, s’alimenter, préserver le vivant… et « plus de 70 % des actions, précise l’élue, progressent conformément aux objectifs. » « Les diagnostics sont faits et les solutions sont connues », selon madame Langevine. Tout l’enjeu serait de parvenir à les massifier, dans un contexte de « manque de financements et de visibilité sur les perspectives. Cela freine les acteurs publics et privés qui doivent investir et planifier leurs actions dans la durée ».
De plus, « deux écueils ont toutefois pu être relevés par les associations d’élus locaux […] : en particulier, la « verticalité » », pointe l’Association des maires de France dans un rapport du Sénat. Gênant pour une mobilisation citoyenne qui se veut horizontale. Les experts de l’IDDRI regrettent aussi que « les efforts ont plutôt été concentrés sur l’émergence de nouveaux projets pour la transition. Cette approche par projet laisse peu de place à la concertation et à la construction d’une vision collective ». En Occitanie, la « précipitation » dans laquelle se serait déroulée la COP n’aurait pas permis, de surcroît, une expression de bas et haut puisque les diagnostics ont été publiés fin 2023 alors que la consultation publique s’est tenue au printemps 2024. Seules 2 000 personnes se seraient mobilisées pour une population de 6,5 millions d’habitants. Le Réseau Action Climat prévenait pourtant qu‘« un certain nombre d’écueils [devaient] être évités pour ne pas faire de cette concertation un énième « joker démocratique » qui renforcerait la défiance envers les institutions politiques. »

Les ressorts du collectif et la « mobilisation de chacun »
Pour la chercheuse Aurore Colin (Institute for Climate Economics, I4CE), l’urgence reste encore à « réaliser le diagnostic des vulnérabilités dans le détail ». C’est une étape indispensable qui serait donc à parfaire « avant d’agir. C’est ensuite aux élus d’animer le débat, localement, et susciter la multiplication des solutions », chaque territoire et chaque secteur d’activité ayant ses propres problématiques. Aurore Colin remarque d’ailleurs que les territoires les plus exposés, comme ceux des littoraux menacés par la submersion et le retrait du trait de côte, sont déjà bien avancés dans la réflexion et la mise en place d’outils de prévention [lire plus loin, l’exemple de Sète Agglopôle]. Selon elle, la région Occitanie serait malgré tout l’un des territoires pilotes sur les questions d’adaptation.
Revenant sur la consultation et l’implication des populations, Agnès Langevine observe que « la concertation et la négociation restent indispensables parce que les changements touchent profondément nos manières de produire, d’habiter et d’utiliser les ressources. Il faut discuter collectivement de ce à quoi nous tenons, de ce qui doit évoluer et de la façon d’y parvenir. Le passage en force compromet la mise en œuvre. »
Cette exigence de dialogue, poursuit l’élue, n’exclut pas l’urgence : « Cela n’empêche pas d’agir immédiatement pour protéger les personnes. La solidarité doit aussi bénéficier à celles et ceux qui portent de grands risques économiques. »

Atténuer autant que possible, s’adapter autant que puisse se faire… Soumise aux risques de canicules, pluies-inondations et tempêtes, Montpellier Métropole annonçait à la fin de l’été une série de mesures : « Comment s’y préparer ? » En point d’orgue, la création de nouvelles infrastructures : l’inauguration d’une troisième caserne de sapeurs-pompiers et, à l’horizon 2029, la création d’un Hôtel des Sécurités, dont les 450 agents seront chargés de la coordination et de la gestion des situations de crise. Mais sur ce dernier point, il est principalement question de prévention de la délinquance. Hors sujet, donc. Qui plus est, les élus en appellent avant tout à la responsabilité individuelle : « La résilience du territoire repose aussi sur la mobilisation de chacun, précise une publication de Montpellier Métropole. Face aux risques majeurs, chaque citoyen peut agir en quatre étapes : s’informer, se préparer, réduire sa vulnérabilité et s’engager pour mieux prévenir et gérer les crises » au sein de la Réserve communale de protection civile, des pompiers volontaires… Sollicitée par artdeville sur l’idée d’une coconstruction participative de la planification écologique, la Métropole précise par mail qu’après « avoir été élue démocratiquement par les citoyens sur un programme », la Collectivité met déjà en œuvre une stratégie plus globale d’atténuation et d’adaptation du territoire avec son Plan climat (PCAET), « notamment à travers la place accordée aux arbres et à la végétation, véritables alliés pour lutter contre les îlots de chaleur urbains ». Une fin de non recevoir à ce type d’instance opérationnelle élargie ?

Du citoyen consulté au citoyen acteur
À Sète Agglopôle Méditerranée, la concertation a été poussée loin. De 2019 à 2023, l’agglomération a participé à l’Atelier des territoires, une démarche initiée par l’État dès 2006. Participative, elle vise « à mobiliser, faire participer et fédérer les acteurs locaux [et permettre] aux collectivités de se doter d’un plan guide stratégique à visée opérationnelle ». L’exposition de l’agglomération de Sète à la submersion marine et au recul du trait de côte représente, en effet, une menace aiguë.
Tandis qu’une ingénierie planchait sur le territoire, « des réunions publiques, ateliers et restitutions ont permis à plus de 600 habitants de contribuer à la réflexion. Un message fort est remonté : associer bien plus largement les habitants ». Pour y répondre, Sète Agglopôle a engagé une nouvelle étape, entre juillet et fin octobre 2025… « avec la diffusion d’un questionnaire qui a permis à chacun d’exprimer son avis » ! Un retour à la case départ ?
Contacté par artdeville, Loïc Linarès, président de Sète Agglopôle explique : un dispositif opérationnel auquel les citoyens seraient associés « ne peut pas se construire du jour au lendemain. On est obligé de construire une acculturation à ce dispositif-là, de faire monter en puissance la participation citoyenne dans une démocratie qui soit permanente, en fait. C’est pour cela que j’ai recruté quelqu’un en interne, pour que la consultation soit permanente. On n’est pas encore arrivé à un niveau décisionnaire sur la participation, mais à terme, si on arrive jusque-là, ce sera tant mieux ! »

Dans l’intervalle, de nombreux citoyens agissent sans attendre et lancent d’eux-mêmes des coopératives d’énergie, monnaies locales, collectes de déchets, jardins partagés, etc., pour rendre leur territoire plus résilient. Des associations d’experts créent leurs réseaux locaux, comme France nature environnement Occitanie, dont artdeville relaie régulièrement les propos, ou encore The Shift project. Pour Corentin Leroux, l’un des coordinateurs de l’antenne locale du think tank créé par Jean-Marc Jancovici pour éclairer le débat sur les défis climat-énergie, « il faudrait déjà faire fonctionner ce qui existe ! » Comme le modèle des conventions citoyennes nationales qu’il faudrait selon lui « décliner au niveau local. Ça me paraît indispensable ». Et surtout « qu’elles soient mises en œuvre ! Ce n’est pas à vous que je vais rappeler celle sur le climat (3) », ajoute Corentin Leroux qui s’exprime à titre personnel. Il évoque les « conflits d’usage sur la manière dont vont être utilisés l’énergie, la biomasse, l’eau, les sols, et qu’il va falloir arbitrer au niveau territorial. Ça me paraît très important que des citoyens s’impliquent collectivement dans ces décisions-là ». Reste que ces conventions sont très éparses. Pour inscrire la participation dans la durée, Corentin Leroux suggère de s’appuyer aussi sur les conseils de développement. Mais il juge l’instance très mal utilisée. On y retrouverait « surtout des citoyens déjà très engagés et les acteurs économiques n’y [viendraient] pas forcément ». Ses pistes : leur confier « un mandat, des actions et avec un livrable très clair », c’est-à-dire « des préconisations réellement reprises ensuite ». Son constat : « J’ai l’impression qu’il y a quand même pas mal de structures qui existent déjà mais qui ne sont pas mobilisées. Et c’est quand même très dommage. »

Alors qu’une convention citoyenne sur la souveraineté énergétique doit être organisée à Montpellier l’an prochain, et qu’une autre sur la démocratie est en cours depuis cet automne au niveau national, seront-elles l’occasion du sursaut qu’on espère ? À l’heure où nous bouclons, The Shifters proposent de leur côté « un Plan robuste pour l’économie française, […] pour peser dans le débat public de la présidentielle ! » Un signe de plus que l’idée de planification démocratique occupe le débat.
Dans son dernier livre (Une époque passionnante mais redoutable, éditions de l’Aube 2026), le sociologue Jean Viard défend la même idée et rappelle à propos de la covid que « l’humanité a montré, en ce début 2020, qu’elle pouvait mener des combats planétaires et… les gagner ! »

1- Dans la tête des éco-anxieux. Une génération face au dérèglement climatique – 2022
2- Les Français et la concertation citoyenne – Décembre 2021
3- Voulue par Emmanuel Macron en 2019/20, cette instance rassembla 150 citoyens tirés au sort, chargés de proposer des mesures pour réduire les émissions de gaz à effet de serre de la France d’au moins 40 % d’ici 2030, dans un esprit de justice sociale. Le président de la République s’était engagé à reprendre les propositions « sans filtre », mais plusieurs ont été modifiées, abandonnées ou seulement partiellement traduites dans la loi.

Légendes

1- Exposée à la submersion marine et au recul du trait de côte, l’agglomération de Sète organise de nombreuses consultations citoyennes. Ici plage des Aresquiers, à Frontignan. (23/11/2024)
FM/artdeville

2- Pour être entendus des pouvoirs publics, les militants de la cause climatique organisent parfois des manifestations spectaculaires. Ici, contre la construction de l’autoroute A69. (22/04/2023)
FM/artdeville

3- Le sort de cette voiture, avalée par la végétation, semble préfigurer l’issue inexorable de l’anthropocène. Sur le bas-côté de la route, au nord de la Lozère.
FM/artdeville