Eh oui, la France est le second pays du rap après les États-Unis et ce genre musical est le plus écouté aujourd’hui ! De Dee Nasty à Jul qui a reçu la flamme olympique et remplit des stades de France en un claquement de doigts, de NTM, et IAM à Werenoi, Gims, PLK ou Ninho, le rappeur français le plus titré de l’histoire de la musique (plus de 300 certifications)… l’épopée du rap populaire en France méritait bien « de sortir de l’ombre. » C’est chose faite grâce au spécialiste rap, le journaliste Olivier Cachin, qui s’est entouré d’un dessinateur polymorphe, Alain Rémy, alias Gaston. Ensemble ils ont plongé dans cinq décennies de flows percutants pour livrer Rapologie : une histoire populaire du rap français.

Une BD sans dessins
Après Bobby Lapointe, Manu Chao et Renaud, l’auteur de BD Gaston élargit donc son horizon musical avec du rap. Le grand écart ? Pas vraiment. « J’ai passé des années à m’intéresser à Renaud et à l’histoire des grands combats. Il a été le premier à chanter la banlieue, à dénoncer les injustices sociales… il était donc logique pour moi d’évoquer l’histoire du rap, qui plus est avec un spécialiste tel qu’Olivier Cachin, acteur historique. Son émission Rapline est la première à diffuser des rappeurs français à la télé », contextualise le dessinateur.
Originaire du Maroc où il a grandi jusqu’à ses 14 ans, Alain Rémy s’est biberonné au dessin, passant des heures « dans sa bulle » puis devenant populaire en classe grâce à ses caricatures de profs ou ses affiches. De son père, chanteur découvert et produit par Pierre Perret (son parrain), il a hérité d’une passion pour la chanson. Sa mère, elle, est prof. Plus tard, il leur dédiera deux BD (Sur la tête de mon père, Sur la vie de ma mère). À 18 ans, il s’inscrit en DUT informatique, bosse pour IBM et répond à une annonce de studio de dessin animé. Pendant sept ans, il travaille dans plusieurs studios parisiens (dont Walt Disney), suit une formation de layout man (cinéma d’animation 2D ou 3D entre le storyboard et la fabrication de l’animation). À Montpellier, il rencontre l’auteur de BD Jim avec lequel il sort son premier album On éteint la lumière et on se dit tout. « C’était assez cocasse car tout se passait dans le noir, s’amuse encore Gaston. il n’y avait donc pas le moindre dessin, seulement des bulles se détachant sur des fonds de cases noirs, au rythme des confidences de couples. »

Révolution numérique
En parallèle, le dessinateur travaille pour la presse (Jean-Luc Delarue, Midi Libre…), s’oriente sur des carnets de voyage qui le font itinérer en Guyane, à la Réunion, en Martinique, en Amazonie. Il prépare d’ailleurs actuellement un carnet sur… Sète.
En 2005, il prend le virage numérique quand un copain lui demande de travailler sur un jeu vidéo rigolo, Les Lapins crétins. Suivront, toujours chez Ubisoft, les dialogues et storyboard des Aventures de Tintin puis la direction d’acteurs en français (doublages…). Il est licencié en 2012 par le studio pour avoir caricaturé ses employeurs et obtient gain de cause, auprès des prud’hommes, pour licenciement abusif. Le dessinateur poursuit son travail d’auteur de BD puis il prend pendant quatre ans la codirection pédagogique de l’école montpelliéraine de création visuelle e-artsup. « Après avoir été dans des domaines ultra-professionnels, s’adresser à des étudiants m’a demandé un gros changement de niveau », confie Alain Rémy qui décompense alors en travaillant pour les éditions Delcourt (dont Une histoire populaire de la France adaptée du roman de Gérard Noiriel, et un document unique sur l’ultime tournée de l’artiste Renaud derrière le rideau.
L’arrivée de l’Ipad doublée d’une infection de la cornée a profondément changé sa façon de travailler. « Je me suis rapproché de mon écran et le fait de pouvoir zoomer apporte énormément de précision, avec de surcroît la possibilité de revenir en arrière. Pour autant, même si je travaille avec Procreate (application de dessin et d’illustration numérique), je fais toujours mes prises de notes à la main, avec un croquis. »

Un podcast dessiné
Sortie fin octobre, Rapologie aura nécessité deux ans de travail. Cachin écrit l’histoire tandis que Gaston compose les planches de BD et se met en scène avec son comparse pour rendre le récit plus vivant, jouant le naïf face au spécialiste. Une façon, dit-il de ramener le lecteur à son identité, d’être moins dans le récit impersonnel et d’éclairer sur la façon dont le rap, longtemps marginal, a réussi à s’imposer au cœur de la culture populaire française. « Mes goûts en rap sont très mainstream, simples, basiques (référence à Orelsan – NDLR), j’avais presque le syndrome de l’imposteur mais, en approfondissant ce domaine, je me suis découvert un début de légitimité, plaide Gaston. Le plus difficile a été de dessiner les rappeurs de façon réaliste et de composer avec les clips, les voix off… En plus on avait une documentation dingue. Les dessins éclatés partent parfois dans tous les sens. En fait, j’assimile un peu Rapologie à un podcast animé. »
Admirateur inconditionnel de Reiser (1941-1983), le dessinateur planche déjà sur une nouvelle BD, sociopolitique cette fois, adaptée du livre du sociologue Benoît Coquard, Ceux qui restent – faire sa vie dans les campagnes en déclin.

Rapologie : une histoire populaire du rap français, 328 pages, prix 29,95 euros, parution le 22 octobre 2026 aux éditions Delcourt.