
Joan Miró était un artiste catalaniste et antifranquiste. Voir son œuvre exposée au musée Hyacinthe Rigaud de Perpignan jusqu’au 31 décembre pourrait donc surprendre (voir encadré). Surtout quand dans le même temps ou presque, à 200 km, le musée des Abattoirs de Toulouse célèbre la face rebelle de l’artiste, dans l’exposition Protestation, jusqu’au 7 mars. Mais la surprise invite à y regarder de plus près.
Au musée Hyacinthe Rigaud, c’est la période que Joan Miró passa à Majorque qui est mise en avant. L’exposition Majorque – L’atelier des rêves souligne en effet les moments de la vie de l’artiste où il trouve sur l’île espagnole des Baléares, un havre pour se ressourcer, à partir de 1956 jusqu’à sa mort. Le parcours en contextualise l’avènement de cet atelier conçu pour lui par l’architecte Josep Lluis Sert, où Miró put enfin émanciper sa pratique des contraintes d’espace.
Dans le cadre du jumelage des villes de Perpignan et de Palma de Majorque, la fondation Pilar et Joan Miró a permis de planter le décor, grâce au prêt de quelques objets de l’atelier présentés dans la première partie. Elle a surtout mis à disposition la majorité des œuvres.

« Art dégénéré »
Le propos est de montrer l’évolution du travail de Miró à partir d’une centaine de ses peintures, sculptures, céramiques, dessins… œuvres d’autres artistes également qui l’ont influencé. On y croise en premier lieu les surréalistes qu’il fréquente à Paris, puis ses amis André Masson, Paul Klee, Vassily Kandinsky… Alexandre Calder aussi, dont un mobile est exposé dans une vitrine dédiée (fonds du musée Rigaud). Modest Urgell dont le style épuré marque Miró. En miroir, les tableaux du Maître évidemment, dont on perçoit alors mieux la nature des influences et les remises en questions. Avec le céramiste Josep Llorens Artigas, Miró reconsidère durablement la peinture pour la concevoir en tant qu’elle-même : matière ou matériau. Une salle montre quelques productions de cette période.
À Majorque, « l’insularité va lui apporter une certaine tranquillité », loin des tumultes de relations mondaines explique Pascale Picard, directrice du musée. Elle commente une visite pour des employés municipaux à laquelle artdeville a été convié à se joindre lorsqu’elle nuance : Miró, qui a connu « la montée du totalitarisme en Europe, une période comparable à celle que nous vivons aujourd’hui, est assez désespéré. Son travail s’en ressent, devient plus brutal. Cette période est dite sauvage » ; l’Espagne reste sous la dictature de Franco jusqu’en 1975. Pendant la guerre 1939-45, Pascale Picardle rappelle, l’œuvre de Miró est qualifiée par les nazis « d’art dégénéré » et fait l’objet d’autodafés. C’est de cette « peinture assassinée », au propre comme au figuré, dont il est question chez Miró pendant toute sa carrière et jusqu’à sa mort à Majorque.

« Anti-peintures »
Voilà le sujet dont le musée des Abattoirs de Toulouse a voulu traiter plus spécifiquement, avec l’exposition Protestation (3 octobre >7 mars).
Au départ, un tract de mai 1926 dont un agrandissement est affiché à l’entrée de l’exposition, signé d’André Breton et Louis Aragon. Dans ce texte, les deux poètes dénoncent la participation de Max Ernst et Joan Miró aux Ballets russes de Diaghilev. Leurs peintres en ont fait les décors et coutumes ; une entreprise qu’ils jugent « au profit de l’aristocratie internationale » et contraire « à la réalité révolutionnaire ».
L’attaque est publique, violente, et atteint profondément Miró. Ses propres amis « assassinent » son travail.
L’exposition des Abattoirs articule ainsi une deuxième phase de son travail qui, dès lors, serait devenu plus politique, plus radical, plus libre. Les neuf salles et deux cents œuvres en administrent une démonstration étayée et spectaculaire en présentant notamment des grands formats, magnifiés par les vastes espaces du musée.
Entre ses collages et assemblages expérimentaux à base de goudron, papier de verre… – « anti-peintures » des années 30 – à ses toiles déchirées, brûlées, suturées des années 70, où la rébellion de Miró s’exprime formellement, on découvre des séries plus figuratives dont les sujets expriment plus directement le tourment de l’artiste. Les considérations politiques prennent alors le pas sur la forme. Dans la Série Barcelonne (1939-1944), salle 3, des citations du célèbre tableau de Picasso Guernica, en témoignent, ainsi qu’une évocation d’Ubu – deux salles sont d’ailleurs consacrées exclusivement à ce personnage grotesque imaginé pour le théâtre par Alfred Jarry. Admirateur du dramaturge, Miró participe à son Collège de Pataphysique et engage avec lui une collaboration posthume en imaginant des suites à Ubu Roi, comme Ubu aux Baléares (1971) ou L’Enfance d’Ubu (1975). Pour la troupe de théâtre La Claca, il crée les marionnettes géantes de Mori el Merma (« Mort au tyran » – 1976 > 1978) librement inspiré de l’œuvre de Jarry.

Une humanité plus noble
Pour autant… Miró « n’est pas un artiste politique conventionnel : son langage est incompatible avec toute forme de dogmatisme », affirme Josep Massot, coauteur du catalogue de l’exposition. Il « n’a jamais été un révolutionnaire. Il aspire à imaginer une humanité plus noble et à vivre dans une république démocratique respectueuse de la langue et de la culture d’une nation sans État comme l’est la Catalogne ». Son expression artistique, jugée « antipeinture » ou revanche sur ses pairs qu’il l’ont humilié ne tient qu’à peine. L’artiste semble avoir toujours poursuivi « simplement » sa vision iconoclaste géniale dont il eut l’intuition, porté par ses amis, l’air du temps, les années folles, les idéaux de 1968… « Dès les débuts, Miró et sa peinture font l’objet de nombreuses critiques. La première exposition personnelle de l’artiste, aux galeries Dalmau, à Barcelone, en 1918, provoque de vives réactions et est le théâtre d’incidents », rappellent Lauriane Gricourt, directrice des abattoirs, et Carles Guerra, co-commissaire de l’exposition dans le catalogue, nuançant eux-même leur parti pris. Où l’on apprend également que Miró ne garde pas rancune à Louis Aragon, à qui il rend hommage 1971 « À mon cher ami… » Peut-on même dire que Miró a « assassiné la peinture » ? Ne l’a-t-il pas plutôt réinventée ?
« Aucune pression »
Directrice du musée Hyacinthe-Rigaud depuis son recrutement en 2019 par l’ancienne majorité municipale, Pascale Picard l’assure, elle ne subit « aucune pression », ni sur sa programmation ni sur sa politique d’acquisitions. « Au contraire, ça se passe très bien », confie-t-elle à artdeville.
Une bonne nouvelle, car l’engagement antifranquiste et catalaniste de Joan Miró contraste nettement avec le positionnement politique de Louis Aliot, maire RN de Perpignan, dont dépend ce musée municipal. Louis Aliot représente en effet un parti dont les fondateurs sont connus pour leur complaisance et leur complicité avec le régime nazi. Par ailleurs, les mouvements catalanistes lui reprochent des décisions qu’ils jugent attentatoires à leur culture, comme le remplacement du slogan « Perpignan la Catalane » par « Perpignan la rayonnante ». Interrogé par L’Indépendant, l’élu se défend : « On peut défendre l’identité catalane sans être sécessionniste. (16/10/2021) » Figure de la stratégie de dédiabolisation du RN, il aurait d’ailleurs hérité en interne du surnom de « Loulou la purge » (La Gazette France, 15/03/26).
• Joan Miró. Majorque – l’atelier des rêves, musée d’art Hyacinthe-Rigaud, Perpignan : du 27 juin au 31 décembre 2026.
• Protestation, musée des Abattoirs, Toulouse : du 3 octobre 2026 au 7 mars 2027.
Légendes
1- Vue de l’exposition Protestation aux Abattoirs de Toulouse : quelques-unes des marionnettes géantes créées par Miró pour le spectacle Mori el Merma avec la troupe de théâtre La Claca (1976>1978).
© FM/artdeville
2- Vue de l’exposition Joan Miró. Majorque, l’atelier des rêves, musée d’art Hyacinthe-Rigaud, Perpignan :
au centre Oiseau solaire, 1966-1997, bronze. Paris, Galerie Lelong
Successió Miró, 2026/Courtesy Galerie Lelong /ADAGP 202
© FM/artdeville
3- Avec le céramiste Josep Llorens Artigas, Miró reconsidère durablement la peinture. Joan Miró. Josep Llorens Artigas (1892-1980), Grand vase, grès, 1956, 60 x 23 cm – Paris, Larock Collection
Successió Miró, 2026/Musée d’art Hyacinthe Rigaud/ADAGP 2026
© FM/artdeville
4- Vue de l’exposition Protestation, au musée des Abattoirs de Toulouse :
Femme et oiseau 1 et 2 Huile sur toile. Fondation Marguerite et Aimé Maeght, Saint-Paul-de-Vence
© FM/artdeville








