
L’exposition des 20 ans du musée régional d’art contemporain aurait pu s’appeler Marcher dans la couleur, puisque la couleur est le fil conducteur qui a été choisi pour présenter les œuvres sélectionnées. En tout 475, de 264 artistes différents, issues de son fonds et aussi des deux FRAC de la Région. Mais le titre a déjà servi, en 2012, pour l’exposition réunissant les travaux de figures majeures de l’art contemporain, notamment James Turrell avec son installation lumineuse Red Eye. Il faut dire que depuis la création du MRAC, en 2006, le public a pu se réjouir à maintes reprises des accrochages et installations de haut vol composés entre ses murs. Pas nécessairement de la patte de célébrités, puisque les artistes émergents y sont régulièrement accueillis, mais grâce aux choix curatoriaux d’une constante qualité, quelle qu’ait été l’équipe dirigeante du MRAC. Hélène Audiffren a été la première directrice ; elle dirige désormais le Carré d’art, à Nîmes, puis Sandra Patron, qui a pris la direction du CAPC, musée d’art contemporain de Bordeaux, et enfin Clément Nouet, l’actuel directeur.
Œuvre in situ
Fondé par André Gélis, maire de cette commune du littoral biterrois de 8 588 habitants, le musée ne manque pas d’étonner ses visiteurs. Passé la sortie d’autoroute, la zone commerciale et quelques ronds-points de la France moche, le canal du Midi et une vaste plaine agricole effacent peu à peu de l’esprit l’abrutissant chahut. On franchit l’Orb et apparaît le Rayonnant. Nous y sommes : Sérignan-sur-Buren. Façon de parler. Mais ici, le rond-point est le point zéro de l’installation du célèbre artiste Daniel Buren, qui éclaire la ville de couleurs. Connu pour ses colonnes au Palais-Royal (Les Deux Plateaux, Paris), il l’est aussi depuis vingt ans pour ce geste à l’entrée de ce centre-bourg : 170 pylônes de métal ajouré s’y déploient en éventail sur trois hectares, du parvis du centre culturel La Cigalière jusqu’aux limites de son parking et à travers son parc remarquable.
Préfiguration hors les murs du musée, en quelque sorte, le Rayonnant semble pointer la direction du bâtiment, à gauche. Quelques centaines de mètres plus loin, en effet, sa façade est immanquable. Non par l’architecture, néanmoins soignée (Moget-Gaubert Architectes), mais par Rotation, la seconde œuvre in situ que Daniel Buren laisse à Sérignan. Un travail sur les 46 portes et fenêtres aux vitres desquelles des adhésifs colorés ont été agencés. On ne marche plus dans la couleur (quoique), on entre dedans.

Ce jour d’inauguration, le 25 septembre 2026, le maître est présent et explique : Rotation « appartient au musée, c’est permanent. Mais en cas de conflit visuel ou autre, n’importe qui exposant ici et à qui ça déplaît a le droit de cacher la partie gênante […] Il y a quatre couleurs, les endroits vitrés de façon diagonale. Des formes parfois rectangulaires, parfois presque carrées. Elles sont toujours dans le même sens, par ordre alphabétique et dans le sens des aiguilles d’une montre. Il y a les bleus, jaunes, rouges, verts et ensuite, à chaque fenêtre, une couleur est remplacée par une série de bandes alternées, blanches et transparentes. Donc, ça tourne tout le temps, en fait. »
L’exposition anniversaire s’appelle Stop The Machine ! Fabrice Bousteau, son commissaire, ne lie cependant pas son titre à ce systématisme décrit par Daniel Buren ! Son inspiration vient de la manière dont il a sélectionné les œuvres : à l’aide de l’IA. 4 000 forment en effet les fonds des trois institutions d’art contemporain régionales. Comment décider desquelles montrer ? Moins tragique que Le Choix de Sophie mais suffisamment cornélien pour avoir recours à « l’étrange potion magique qui a permis la mise en œuvre d’un concept expérimental […]. La couleur devient ainsi non seulement un critère de rapprochement, mais aussi un moyen de repenser la manière dont une collection peut être regardée, comprise et ressentie ». La trouvaille semble facile, naïve et sans doute éculée, mais sous son apparente simplicité, elle s’avère d’une redoutable efficacité. Entretemps, il a tout de même fallu dire stop à la machine et revenir à l’œil et au cœur humain.
Dédale chromatique
Joyeusement foisonnante, presque ludique, on passe de la salle bleue à la salle noir et blanc, jusqu’à celle multicolore, avec le bonheur de retrouver beaucoup de chefs-d’œuvre qui nous ont émus pendant ces vingt années d’expositions. Il y a les stars, forcément : un outrenoir de Soulages, les spectaculaires Dots Obsession de Yayoi Kusama, La Cabane éclatée aux caissons lumineux colorés de Daniel Buren (encore !), Cinq morts au premier rang de Robert Crumb ; Dado, Fabrice Hyber ou Isabelle Cornaro côtoient soudain des représentants de Supports/Surfaces comme Vincent Bioulès et Claude Viallat, ou possiblement de Figuration libre, avec Richard Di Rosa et Ben… Dans ce joyeux dédale chromatique, stars locales, stars tout court parfois locales, se rapprochent et se découvrent de franches affinités, comparant sans fard leurs nuances. Lucien Pelen et Man Ray par leurs autoportraits noir et blanc, pas forcément l’un à côté de l’autre mais selon une logique évidente : le talent.
Parfois, le médium prend le pas sur la couleur par son aspect « brut ». Johan Creten et Laurent Le Deunff prospectent alors ensemble la biodiversité, tandis que Nicolas Daubanes dépose 100 briques. Ergonomie de la révolte qui soudain se charge d’un sens inattendu. Pourquoi pas un écho à la crise écologique planétaire ?
Plus léger ? Pas si sûr : Half the Air in a Given Space de Martin Creed remplit une nouvelle fois l’espace du lieu d’exposition avec ses ballons verts, qu’enfants et adultes traversent avec le mêmes rires et la même insouciance. An Other World, semble commenter Chris Burden. Dans une autre salle, sa grue tour Eiffel qui fait tournoyer deux mini-Titanic de manière si dérisoire montre paradoxalement que l’art n’est pas hors-sol.


Stop the machine !? Vraiment ? Une autre œuvre en témoigne : Cathrine de Per Barclay. Il s’agit de la photo d’une femme torse nu et poing en avant, l’air déterminé. Selon Fabrice Bousteau, « elle a la grâce d’une danseuse, la rage d’une boxeuse. Les poings maculés de peinture, comme le tutu… Cette performeuse […] dit toute l’ambivalence d’un art qui tente d’affronter la violence du monde ». Dans le numéro spécial de Beaux-Arts Magazine consacré au Mrac (dont Fabrice Bousteau est le rédacteur en chef), André Gélis ne dit pas autre chose. À une question d’Emmanuelle Lequeux sur l’impact de l’art sur l’imaginaire d’une ville, l’ancien maire répond : « L’art peut changer le monde. Les politiques ne le peuvent pas mais la culture, oui. Car c’est le dialogue, c’est la connaissance des autres, la compréhension de leurs problèmes ou de leurs choix, c’est l’enrichissement par la différence. »
Joyeux anniversaire, MRAC !

Légendes
1 – Daniel Buren pose pour artdeville devant son œuvre in situ, Rotation. 25/09/2026
@ FM/artdeville
2 – Vue de l’exposition. Au premier plan : Vivien Roubaud, Gonflable, 2015. (Collection les Abattoirs Musée – Frac Occitanie Toulouse) Adagp, 2026. Au second plan : Pierre Bismuth, The Future Is Coming Soon, 2011. Néon. (Collection Mrac Occitanie, Sérignan) Adagp, 2026.
@ FM/artdeville
3 – Avec les architectes de La Société Molle, des simulations 3D ont préfiguré l’exposition. Copie d’écran du dossier de presse.
© Jean-Baptiste Lepeltier
4 – Dans le cadre de la journée anniversaire, la performance présentée par le collectif Delgado Fuchs, en écho à l’œuvre d’Igor Antić, We Have a
Situation Here, (2005 – Collection Mrac Occitanie).
© FM/artdeville








