
Sur ce plateau naturel d’exception aux confins du Gard et de l’Hérault, une free party s’est installée en quelques heures, dans la nuit du vendredi 5 au samedi 6 juin. Plusieurs centaines de camions et voitures qui ont soudain saturé les petites routes et chemins d’accès entre Claret et Ferrière-les-Verreries, à la stupéfaction d’une cinquantaine d’habitants, sidérés au petit matin. Sur quelque huit hectares du causse de l’Hortus, dans une zone écologiquement sensible (ZNIEFF*), deux mille personnes venues de toute l’Europe se sont retrouvées pour une méga fête, déterminées aussi à revendiquer ce droit à danser, malgré la double interdiction que l’État français leur oppose et alors que deux textes supplémentaires entendent renforcer la pénalisation de l’organisation de rave parties. La PPL n° 1133 votée par l’Assemblée nationale le 9 avril et RIPOST adoptée au Sénat le 26 mai. En « Réponses immédiates aux phénomènes troublant l’ordre public, la sécurité et la tranquillité », cette dernière entend punir de deux ans de prison les organisateur·ices et jusqu’à six mois les participant·es.

Décalage abyssal
Pour Simon Popy, l’adjoint au maire de Ferrières-les-Verreries chargé du patrimoine naturel, le choc aussi a été double. Celui d’un élu dépassé par l’ampleur soudaine de l’événement, et celui d’un écologiste, également président de France nature environnement Occitanie Méditerranée, voyant se dégrader sous ses yeux un site qu’il défend depuis des années. Entre busard disparu, orchidées piétinées, clôture arrachée, il a tenté de gérer l’ingérable. Parmi les tout premiers sur place, il a signalé les zones sensibles aux organisateurs comme à la préfecture, balisant le terrain de rubalises, tentant de limiter l’extension vers les secteurs les plus fragiles. Pour lui, les teufeurs se sont tiré une balle dans le pied : « Il y a un décalage abyssal entre les valeurs qu’ils prônent au sein de la manifestation – le vivre-ensemble, la non-violence, le consentement ; il y avait des panneaux – et la réalité. Ces valeurs s’appliquent uniquement à la population au sein de la manifestation. Par contre, les gens aux alentours, les fameuses valeurs, elles n’existent plus. Le consentement de la population de la commune qui est envahie, ils n’en ont rien à foutre. C’est hyper violent de faire ça. C’est presque un viol, parce qu’on est complètement submergé du jour au lendemain. »
C’est en substance ce que confirmait Fabrice Baur, propriétaire du domaine d’Auroux, à proximité immédiate du site de la free party. Gravement malade, il a dû subir les trois jours de techno à tue-tête et cette intrusion intempestive, en partie sur sa parcelle. Lors d’un face-à-face avec des teufeurs, Fabrice Baur, ivre de colère, est bousculé et tombe. On lui pique sa canne en le narguant. Plus tard, la vitre arrière de sa voiture est brisée. Alors que nous sommes au téléphone avec lui, devant son portail, une semaine après l’événement ; sa colère est intacte : « Toutes les télés sont venues chez moi et [elles] ont raconté n’importe quoi. Je vais vous dire : s’il y en a d’autres qui viennent, là, je sors le fusil. Barrez-vous ! Foutez-moi la paix ! » Plus tard, calmé, il nous rappelle et nous raconte en détail l’agression qu’il a subie ; il dit être à l’hôpital. « Je ne dis pas qu’ils l’ont provoqué [mon hospitalisation], mais ils l’ont aggravé, sûrement » Quoi qu’il en soit, il n’a pas supporté le visionnage des reportages télé : « Ils disent qu’ils ont tout nettoyé et emmené les déchets dans des sacs-poubelle dans leurs voitures… Mais c’est faux ! C’est des tonnes d’immondices qui ont été laissées. Heureusement que les éboueurs étaient là ! » Des bennes ont en effet été disposées sur place par la Communauté de communes du Grand Pic Saint-Loup. Lors d’un grand nettoyage organisé par les teufeurs, elles ont été remplies mais de nombreux sacs en surplus ont été empilés à côté, y compris des encombrants. Dans le reportage de France Télévision, certains reconnaissent « des incidents isolés ». Ils défendent cependant leurs valeurs « loin des idées reçues » les concernant, commente la journaliste. Un jeune homme explique que la free party est « un lieu où tout le monde est d’égal à égal. Prendre soin des autres, c’est un peu au cœur du sujet ». Des propos qui ont pu en effet exaspérer M. Baur. Parmi les déchets qu’il a photographiés, des douilles de feux d’artifice indiquent aussi qu’on est passé pas loin d’une vraie catastrophe. En cette fin de printemps caniculaire, la garrigue n’aurait-elle pas pu s’enflammer ? Sur le site, nous avons également pu constater les traces d’un petit foyer, entouré de pierres.

Cool et sympa
Dans l’autre domaine à proximité du site, certes un peu plus éloigné, le ressenti est diamétralement opposé. « Non, ça ne nous a pas dérangés. On les entendait un peu, on en voyait passer. Nous avions un mariage. Ils ont fait leur activité, nous avons fait la nôtre. C’était cool, ils étaient sympas », nous a-t-on déclaré à la réception du mas de Baumes.
Cool et sympa, comme les gendarmes qui barraient l’accès nord de Ferrière-les-Verreries, lundi 8 juin, alors que s’achevait vers 15 heures Tankarville, la riposte des chaussettes sales, le nom de baptême la free party. En tout cas avec Bastien et Énora, cool et sympa eux-mêmes, lesquels, malgré « un contrôle technique dépassé et les pneus un peu lisses » de leur Peugeot 206, n’ont pas été verbalisés. Sur ce parking, ils attendent sagement que les barrages soient levés pour prendre la route.
Alors qu’en France les rassemblements festifs à caractère musical de plus de 500 personnes sont soumis à déclaration préalable depuis le début des années 2000, à la suite de l’amendement porté par le député Thierry Mariani (RPR à l’époque, aujourd’hui eurodéputé RN), le préfet de l’Hérault a renforcé l’interdiction applicable à ces événements depuis la période du Covid. Depuis 2024, elle est renouvelée par arrêtés temporaires chaque année. Pour 2026, l’arrêté couvre l’année entière. Le 13 mai, le préfet de la Haute-Garonne lui a emboîté le pas, comme d’autres préfets d’Occitanie avec des arrêtés similaires, plus temporaires ou ciblés, sur un week-end par exemple.
Face à cette offensive sécuritaire de l’État, Bastien et Énora ont décidé de réagir. Ils sont venus tout spécialement de Normandie : « On sentait que ça allait être gros. C’est un message politique de soutien à ceux qui prennent des risques pour faire perdurer le mouvement. » En dépit du plan « Rave bleue » mis en place par la Préfecture, ils ont pu passer. « On se regroupe en convois pour éviter de se faire arrêter. Ils ne peuvent pas arrêter tout le monde. C’est la force du nombre. » Malgré trois jours de fête, ils ont belles figures et ont l’air en pleine forme. « On fait attention à cause de la route. J’ai dormi dans un hamac, j’adore ça », explique Bastien, ingénieur du son. Énora bosse dans la restauration. Que pensent-ils de cette image de « punk à chien » qui la vox populi leur attribue ? « Non, ça ne nous correspond pas. Ça nous fait un peu rire. »
Tandis que les gendarmes continuent contrôles et fouilles, l’ambiance reste bon enfant. Certains s’intéressent aux astucieux aménagements des camions et pas seulement pour ce qu’ils pourraient cacher ; les aventures dont ils témoignent et que leurs propriétaires leur content volontiers semblent les enchanter. Celui-ci vient d’Albanie. Mais parfois, l’amende tombe : 150 euros pour des stupéfiants découverts dans une poche, au fond d’un sac.

Plan Rave bleue
À l’issue de son opération, la préfecture a dressé un bilan de l’événement. Outre les 4 525 personnes et 1 812 véhicules contrôlés, les 457 amendes pour détention de stupéfiants (ainsi que pour port d’armes blanches : « souvent des canifs, en fait, témoigne une consœur journaliste, elle-même contrôlée), la préfecture précise que « les gendarmes ont par ailleurs saisi le matériel composant le mur de son (enceintes et armatures) ainsi que le groupe électrogène. Un préjudice pour les organisateurs de plusieurs dizaines de milliers d’euros. Un message clair que la préfète entend faire passer aux personnes qui envisageraient à l’avenir d’organiser une free party dans notre département. » Le rapport continue : « La rave party de Claret a mobilisé quotidiennement près de 160 militaires de la gendarmerie nationale (effectifs locaux appuyés par deux escadrons). Un coût très important pour l’État et la société estimé à 105 000 euros. C’est la raison pour laquelle la préfète de l’Hérault annonce se constituer partie civile. Des plaintes ont en effet été déposées par les propriétaires des parcelles concernées ainsi que par les maires. Avec la loi RIPOST qui est en cours de discussion au Parlement, les sanctions seront considérablement accrues pour les organisateurs et participants aux rave parties. Des sanctions pénales qui deviendront délictuelles (et non plus contraventionnelles), ce qui signifie des amendes plus lourdes et des peines d’emprisonnement encourues. Les rave parties ne sont pas les bienvenues dans l’Hérault ! »
Celle-ci n’a toutefois pas été empêchée, malgré le plan Rave Rave bleue, déclenché le vendredi 5 juin vers midi. Alors que l’arrêté interdit aussi le transport de matériel sonore de type “sound system“ sur le réseau routier du département, pourquoi les organisateurs n’ont-ils pas été stoppés ? Un convoi de camions sur des petites routes, ça ne passe pas inaperçu. Contactée par artdeville, la préfecture explique au téléphone que « ce sont plusieurs petits groupes difficiles à détecter de nuit, un week-end ». Les forces de l’ordre étant aussi, sans doute, plus difficiles à mobiliser (lire interview de Simon Popy). « Deux ou trois sites sont ciblés », admet-on côté organisateurs. Autant pour brouiller les pistes que pour servir de plans de repli, si le premier choisi est finalement inadapté ou inaccessible.
Publié également sur les réseaux sociaux, le communiqué de la préfecture a déclenché des salves de commentaires. Comme ceux-ci, représentatifs :
Ivan Bourreau : « Savez-vous qu’en réalité cela ne démotivera pas du tout les jeunes ? Au contraire même ? Comment faut-il expliquer aux services de l’État après trente ans que saisir ne fait que renforcer la motivation des jeunes ? […] Accompagner, dialoguer, trouver des terrains d’entente est un vrai message avec la jeunesse. L’inverse … est une erreur politique. Une réelle perte de temps et de moyens.
Jean-Renaud Gasse : Rien sur les pédophiles, les violeurs, les politiciens corrompus ? On préfère emmerder la jeunesse qui danse.

Dialogue impossible
Contacter par artdeville, Camille (prénom d’emprunt) abonde. Représentant. e de Tekno Anti Rep, iel regrette une « absence de débat » et « un dialogue impossible » : « on essaye de parler avec des individus mais on se retrouve face à des institutions dont les interlocuteurs se renvoient la balle en permanence ». Iel évoque les « tirs, gaz, grenades et LBD » que des participant·es ont subi par les forces de l’ordre lors de certaines raves. Ailleurs qu’à Claret, les interventions policières ont en effet donné lieu à des affrontements violents, avec des blessés des deux côtés. À Redon en 2021, un jeune participant a perdu une main.
Pour Mathilde, de Talesofrave, une photographe qui documente les rave parties depuis près de douze ans, même son de cloche : « Les rassemblements risquent d’être de plus en plus gros. Le moteur est idéologique : anticapitaliste, autogestionnaire » et semble sous-estimé par les pouvoirs publics. « Les gens sont très déterminés. » Les dégâts occasionnés ? questionne artdeville. « Normalement, les organisateurs louent une benne ou font la navette pour jeter les déchets. Mais ils se prennent l’amende plusieurs fois. » Les souillures des sites ? « Chacun a son PQ, qu’ils sont censés récupérer et placer dans des sacs-poubelle pendus à des arbres par l’organisation. Mais beaucoup ont des camions, comme moi, équipés de toilettes sèches »
Interview
Simon Popy : « Ma colère n’est pas à géométrie variable selon le public et selon les intérêts économiques derrière. »
Vous étiez présent dès le samedi matin. Quel état des lieux avez-vous pu dresser ?
L’alerte a été donnée à 2h30 du matin le samedi. Mais la préfecture a attendu le samedi après-midi pour mettre en place les barrages. C’est-à-dire que nous, le samedi matin, quand on a découvert la manifestation, il y avait un flux entrant qui n’était pas stoppé. Moi, j’avais absolument aucune idée de combien de gens, de véhicules allaient encore arriver, et potentiellement, ça pouvait être trois, quatre fois plus.
Les barrages ont eu des effets contre-productifs sur le terrain…
Quand vous barrez les routes, tout ce flux arrivant essaie de contourner. On s’est retrouvés complètement submergés : des voitures dans toutes les pistes, dans des ravins, des gens à pied partout dans les ravins la nuit, dans des endroits dangereux, des endroits sauvages avec des falaises. On a suivi cette espèce de vague dans un sens, puis après dans l’autre, parce que quand ils sont enfermés et qu’il y a des barrages avec des contrôles, ils essayent de trouver la moindre issue pour les éviter, pour sortir. Donc ça veut dire qu’ils atterrissent chez les gens. Je ne veux pas dire c’est bien ou ce n’est pas bien, c’est juste qu’on a vu les effets collatéraux.

La question d’une évacuation forcée s’est posée. Comment avez-vous réagi ?
Ça a foutu la panique en déclarant qu’on n’excluait pas une intervention pour les sortir. Au niveau de la commune, on avait absolument aucune envie qu’en plus de ça, notre commune serve de terrain d’affrontement entre des raveurs qui manifestent et l’État qui veut les mater. C’était la double peine. J’ai envoyé la même carte à la préfecture en disant : si vous intervenez avec des véhicules, vous passez sur les pourtours là où on avait réussi à limiter les dégâts. Au final, ils sont pas intervenus et du point de vue de l’environnement, le mal étant fait, il valait mieux attendre que ça se termine dans le calme.
Quel est le bilan environnemental sur ce site ?
Il y a deux plantes vraiment remarquables sur ce site. Les sérapias des chaumes, qui est une plante endémique du Massif central, très rare à l’échelle des deux départements du Gard et de l’Hérault. La zone où il y en avait est une des zones qui a été la plus abîmée, notamment au niveau de l’entrée, là où ils sont tous passés. Et puis il y a l’orchidée à odeur de vanille, une orchidée protégée, rare, très sympa. Pour les oiseaux, il y avait des pipits, des alouettes, des espèces qui nichent au sol. Un busard qui était en plein milieu de la zone où ils se sont installés a disparu. Autrement dit, tous ces oiseaux ont perdu leur reproduction pour cette année.


La zone est sensible, mais il y a un site de production photovoltaïque et d’autres projets viennent d’être validés par la préfecture (le 13 juin), sur Ferrière-les-Verreries…
Ma colère n’est pas à géométrie variable selon le public et selon les intérêts économiques derrière. J’aimerais bien qu’il y ait autant d’indignation des élus locaux vis-à-vis de projets qui sont beaucoup plus impactants, comme les projets photovoltaïques. Sur la propriété juste à côté, il y a effectivement un autre projet de onze hectares de panneaux au sol. La rave a un impact environnemental très fort sur le moment. On a vraiment détérioré une prairie, mais ça reviendra, ça va cicatriser. Avec des panneaux au sol sur onze hectares, l’impact est bien plus important et bien plus durable […] On souhaiterait la maîtrise foncière du secteur pour pouvoir protéger le site et garantir que demain on va pas se retrouver avec un projet à la con. Et pour garantir aussi qu’on puisse mieux gérer les accès ; faire les aménagements nécessaires pour que le site ne soit plus aussi facilement accessible aux véhicules non autorisés. Ce qu’il faut savoir, c’est que ce site est menacé par d’autres projets depuis des années. C’est pour ça que j’essaie de faire preuve de nuances.
Propos recueillis par Fabrice Massé le 15/06/26
Dernière minute
Dans un communiqué publié sur Instagram le jeudi 18 juin, le collectif organisateur de Tankarville (qu’artdeville n’est pas parvenu à joindre) déclare : « Nous condamnons fermement les dégradations et agressions qui auraient été faites sur une habitation aux alentours de la fête, ces comportements si avérés sont inacceptables. […] nous dénonçons fortement les moyens excessifs déployés par la préfecture dans le cadre de l’opération « Rave bleue » ; qui nous ont forcés (sic !) à investir un site à risque d’un point de vue écologique. »
Le collectif remercie « les associations de protection de l’environnement qui nous ont accompagnés et sensibilisés sur la faune et la flore à protéger ». Il nie l’impact négatif de la free party sur le site. Selon le collectif : « aucune dégradation écologique n’a pu être constatée au cours du week-end ». Ce qui est donc faux.
Légendes
1- Baptisée Tankarville, la riposte des chaussettes sales, la free party s’est tenue sur une zone naturelle sensible.
© Bastien
2- Lors de la Manifestive de Montpellier, le 30 mai 2026. On y dénonçait les projets de loi RIPOST et 1133, qui prévoient de criminaliser organisateurs et participants de free parties. Au verso de la pancarte, un fameux slogan peu amène envers la police.
© Solène
3- Vue de la free party : un robot dont la présence sur ce site écologiquement sensible ne manque pas d’interpeller !
© Bastien
4- Un panneau oublié reflétant des valeurs de non-violence.
© Simon Popy
5- Le site de la free party (en rouge) et la zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique (ZNIEFF – Type 1), caractérisée par la présence d’espèces ou de milieux, rares, remarquables (en mauve). C’est aussi un espace d’élevage pastoral, désormais dégradé.
Copie d’écran IGN (Le tracé rouge a été ajouté par artdeville)
6-7 Au mépris des risques d’incendie, un feu d’artifice a été tiré comme en témoignent ces douilles retrouvées sur le site par un voisin en colère, Fabrice Baur. Le cadenas de la barrière interdisant l’accès au site privé a été brisé.
© Fabrice Baur








