
Bages (Aude) : Matias Spescha et « Le Bidule » sur la lagune
C’est un village brut et un paysage intact que l’artiste suisse Matias Spescha (1925-2008) découvre en 1958. Comme dans le roman de son compatriote Friedrich Dürrenmatt, paru deux ans auparavant, une panne de voiture bouleverse les projets de voyage en Espagne et le cours de la vie de Spescha.
À Narbonne, le garagiste oriente l’artiste désargentée vers Bages, village de pêcheurs perché en bord d’étang. À l’orée des années 1960, c’est un lieu rustique, dépourvu de tout-à-l’égout et de rues goudronnées, à l’écart de l’agitation.
Paul Cézanne et Marcel Duchamp en maîtres spirituels, Matias Spescha est animé par la quête persévérante et rigoureuse d’une expression épurée et essentielle qu’il perçoit mieux dans les lumières du Sud, au cœur d’un paysage minéral sillonné de vignes et ourlé d’étangs. Il reste définitivement à Bages et crée, dans ses ateliers successifs, une œuvre captivante. Il travaille régulièrement avec l’atelier de lithographie Pousse Caillou, fondé par Luc et Perlette Valdelièvre à Paris puis développé à Roquefort-des-Corbières.
Surprenante rencontre d’une œuvre et d’un paysage, Matias Spescha installe sur l’étang, en juillet 1970, une sculpture flottante éphémère, baptisée « Le Bidule » par les villageois, qui imprégnera la mémoire locale. Sur le sillage de Matias Spescha, des artistes et galeristes s’installent dans le village. En 1981, Pierrette Bloch (1928-2018), dont on trouve des œuvres au MET, au MOMA ou encore au Centre Pompidou, rejoint Bages où elle reçoit ses amis, Pierre Soulages, Claude Viallat et Pierre Buraglio. Les expositions d’Art en Bages, en 1987 et 1988, initiées par Matias Spescha et Jean Mathès (1940-2020), manifestent, aux yeux du public, la place de carrefour de la création du village audois. Dans son livre « Bages, un village d’artistes », Stefan Frowein a identifié trente-neuf artistes qui ont travaillé dans le village au cours des soixante dernières années. Cette présence singulière est matérialisée par trois galeries privées : L’Étang d’Art, Latuvu, NullepArt et une galerie d’art municipale : La Maison des Arts, dirigée par Romain Jalabert.

En résidence dans le village jusqu’à la fin du mois de juin, l’artiste parisien François Nugues s’immerge dans un paysage lagunaire pour nourrir « une peinture liée à l’atmosphère et à la perception », indique Katia Dedde. Une restitution de la résidence à l’espace Louis Daudé s’est tenue les 19, 20 et 21 juin, en présence de l’artiste.
• Maison des Arts de Bages, jusqu’au 3 septembre : « Liber Amicorum » réunit 10 artistes et auteurs autour d’une exposition dédiée au livre, support de l’œuvre peinte ou sculptée. Vernissage le 27 juin, à partir de 17 heures, avec une lecture-performance d’Olivier Cadiot, auteur du livre publié pour l’occasion.
Cajarc (Lot) : avec Claude Pompidou, l’art contemporain sort du Lot
Claude Pompidou découvre Cajarc, village natal de Sagan et du « Schmilblic » de Coluche, en 1962, l’année où son époux devient Premier ministre. Le couple fait l’acquisition de la ferme de Prajoux et revient régulièrement dans le Quercy où il reçoit artistes et intellectuels. Parmi eux, le galeriste parisien Raymond Cordier, acteur important de la diffusion de l’art moderne. Après la mort de Georges Pompidou en 1974, Claude poursuit ses allers-retours réguliers vers Cajarc. Convaincue que l’art contemporain ne doit pas rester l’apanage des métropoles, elle inaugure, en 1989, le centre d’art installé dans une ancienne école du village, naturellement baptisé « Maison des Arts Georges et Claude Pompidou ». Elle sera présidente d’honneur du centre qui incarne sa vision de l’art contemporain, jusqu’à son décès, en 2007.

Lieu d’exposition et résidence d’artistes, la MAGCP, labellisée depuis 2018 « Centre d’Art Contemporain d’Intérêt National », présente trois à cinq expositions annuelles dédiées à la photographie, à la vidéo ou à la peinture. Pour la deuxième année, en partenariat avec le Centre des monuments nationaux, l’artiste Lilie Pinot a été invitée à concevoir une exposition pour le château de Castelnau-Bretenoux, « fruit de son immersion au cœur du territoire agricole lotois ». La photographe utilise des supports d’impression, à base de chanvre et de laine, liés au contexte agricole. Provenant de fermes voisines, le chanvre a été tissé par une entreprise lotoise et la laine cardée par Lilie Pinot elle-même.
Les photos, confiées par les familles d’agriculteurs, issues du fonds photographique Mailhol (Archives départementales du Lot) ou réalisées par l’artiste, est un travail ethnographique en même temps qu’une réflexion sur l’invisibilisation d’un mode de vie.

La MAGCP accompagne et soutient également le travail du plasticien Lionel Sabatté, marqué par les grottes du Quercy et le mystère des images surgies de leurs profondeurs. Glanant ses matériaux dans la campagne lotoise (poil de brebis, brou de noix, pierre, bois…), il fait naître un singulier bestiaire qui dialogue avec une série de gravures de Francisco Goya, prêtées par le musée de Castres.
• Du 8 mai au 30 novembre, exposition Roman-Photo, Lilie Pinot au château de Castelnau-Bretenoux, à Prudhomat (Lot). castelnau-bretenoux.fr
• Du 5 juillet au 1er novembre, exposition Un désir souterrain, Lionel Sabatté à la Maison des arts Georges et Claude Pompidou. magcp.fr
Montolieu (Aude) : l’œil de la galeriste à La Coopérative – Musée Cérès-Franco
La présence dans l’Aude de l’une des plus importantes collections d’art brut au monde a tenu à un coup d’œil avisé : celui de Cérès Franco (1926-2021) à la vitrine d’une agence immobilière parisienne. En 1990, la galeriste brésilienne y voit une maison en vente à Lagrasse, village à mi-chemin entre sa galerie de la rue Quincampoix et Ibiza, Babel créatif qu’elle fréquente depuis les années 1960.

Créatrice de la galerie L’Œil de Bœuf, cette défricheuse de nouveaux sentiers artistiques est en quête d’un lieu où stocker et exposer les centaines d’œuvres d’art brut ou naïf qu’elle a découvertes et collectionnées au fil des rencontres artistiques. Elle repère et accompagne l’émergence des artistes Corneille (1922-2010), fondateur du groupe CoBrA, ou Michel Macréau (1935-1995), précurseur de la figuration libre sur des supports inattendus.
À Lagrasse, le hasard se double d’un coup de foudre pour la beauté des lieux. Le musée des Beaux-Arts de Carcassonne est d’abord pressenti pour accueillir l’importante collection, évaluée à 4 millions d’euros. Elle trouvera finalement son ancrage, en 2015, dans l’ancienne coopérative viticole de Montolieu, « village du livre » perché sur un contrefort de la Montagne noire qui abrite les dernières années de la galeriste.
Après trois ans de travaux, La Coopérative-Musée Cérès Franco, labellisée Musée de France, rouvre ses portes le 20 juin. La collection, témoignant du goût éclectique et libre de Cérès Franco, réunit près de 323 artistes représentant 39 nationalités.
• Du 20 juin au 3 janvier 2027 : l’exposition Corneille, Chaïbia, Cérès Franco : Des poèmes pour le monde souligne les liens profonds entre poésie et création plastique chez ces trois figures marquantes de la seconde moitié du XXe siècle. Les aventuriers de l’Œil de bœuf : « 100 artistes en hommage à Cérès Franco » célèbre avec 150 œuvres le centenaire de la naissance de la galeriste et collectionneuse et les dix ans du musée.
Et aussi !
Les jardins Henri-Martin (Marquayrol, 46), Le musée Zadkine aux Arques (46), La Ribaute, atelier Ansel Kieffer (Barjac, 30), que ces pages auront l’occasion de présenter dès que possible…
Légendes :
1- « Le Bidule » sur la lagune, de Matias Spescha en juillet 1970.
DR
2- François Nugues en résidence à Bages.
© Romain Jalabert
3- Tapisserie de Lionel Sabatté, Pelage du 10/10/2025, 2025, Laine tissée et techniques mixtes (fils de laine, huile et brou de noix), 195 x 200 cm.
© Gregory Copitet
4- Vue de l’exposition Roman-Photo, Lilie Pinot au château de Castelnau-Bretenoux.
Copie d’écran www.castelnau-bretenoux.fr
5- Vue de l’exposition Corneille, Chaïbia, Cérès Franco à Montolieu.
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