Dans le texte que Wajdi Mouawad livrait ce soir de mai, lors de la 40e édition du Printemps des Comédiens, à Montpellier, un passage a soudain télescopé une autre actualité culturelle majeure, non loin, lui offrant un étonnant écho. L’auteur évoquait son parcours créatif usant de la métaphore d’un lieu où se trouve un piano abandonné. Abbaye de Valmagne, à Villeveyrac, dans l’Hérault, l’exposition Les pianos du silence – voyage au Japon présente précisément de tels lieux jusqu’au 30 septembre, avec le travail de Romain Thiery. Le photographe a en effet passé près d’une décennie à la recherche de ces instruments oubliés parmi les décombres du monde.

En ce prologue performé à la pièce Europa, mise en scène par Krzysztof Warlikowski, Wajdi Mouawad décrit « un champ de ruine » et de « splendeur ravagée ». La mort rôde. « Et c’est là que dans la nuit noire, à force de tâtonner, il est possible de trouver un piano abandonné, jeté là, piano cassé, brisé à coups d’obus, dont il ne reste que la carcasse, dont les touches ont été pour la plupart disloquées. » Le texte poursuit : « Sur les quatre-vingt-huit touches, cinq seulement tintent encore. Faussement. Mais elles tintent […] Se donnent d’amour ». Pour l’auteur, un modeste alphabet dont on peut néanmoins « tout faire ». Wajdi Mouawad nous parle de la perte de contrôle qui, selon lui, serait nécessaire à la raison, au savoir, à la création. Aux risques et périls de quiconque se lance dans une telle quête.

La trentaine d’œuvres que nous présente Romain Thiery sous les voûtes, les nefs et parmi le cloître du XIIe siècle, témoigne d’une tout aussi intense démarche créative, spirituelle et historique. À l’architecture cistercienne explorant la lumière divine, répond la scénographie conçue par l’artiste lui-même, qui chemine à travers vidéo, installations et photos jusqu’à une porte Torii, symbole shintô de la culture japonaise. « Depuis plus de dix ans, je parcours le monde à la recherche de pianos laissés-pour-compte, silencieux, survivants d’histoires oubliées. Au Japon, cette quête a pris une dimension nouvelle, plus intérieure, plus spirituelle. »
L’exposition montre d’émouvantes étapes d’urbex dans des bâtiments souvent vastes et anciennement accueillants. Un piano est toujours là, miraculeusement. Mais le chaos qui règne conte la catastrophe et laisse planer son ombre mélancolique. Romain Thiery invite donc le visiteur à partager son expérience sensible et franchir un pas, d’un monde profane vers un monde contemplatif, voire sacré. Dans le domaine viticole de Valmagne, il se peut qu’on reste toutefois plus terre à terre…

Légende

1 et 2- Vues de l’exposition Les pianos du silence – voyage au Japon, à l’abbaye de Valmagne jusqu’au 30 septembre.