
Merci, merci, merci. Voici vingt ans que j’attendais de vivre un moment comme celui-ci » : c’est comme ça que Patricia Loubière débordait d’enthousiasme, dans l’après-midi du 29 mai 2026 à Montpellier. Patricia Loubière est chorégraphe. Voici vingt ans qu’elle crée des pièces de danse avec des interprètes qui vivent avec un handicap.
Que se passait-il donc de si neuf ce 29 mai ? Il se passait que tout un grand groupe d’interprètes, chorégraphes, administrateurs, chercheurs en danse avait longuement écouté les témoignages très vifs de ces danseurs et danseuses, certains en fauteuils roulants. Il se passait que pour une fois, cette parole vigoureuse était patiemment écoutée, discutée, collectivisée. Il se passait qu’une communauté de danse semblait pleinement décidée à s’ouvrir à ces artistes « pour qui l’invisibilisation est une double peine, qui se rajoute à la première (le handicap proprement dit) ».
« Hé, ho, on existe ! »
Cette grande discussion, cette révolution étaient permises par la tenue d’« États généreux de la danse »,. lesquels se sont déroulés sur deux journées, avec plus de cent trente participants. Qui aurait cru à une telle perspective quand apparut, voici un an, le CREAM ? Soit le Collectif régional des artistes en mouvement de Montpellier-Occitanie.
À cette époque-là, la monumentale institution de l’Agora de la danse se cherchait une nouvelle direction. C’était tout un casse-tête entre Métropole de Montpellier et ministère de la Culture. Et on trouva presque timides ces artistes du Languedoc qui osèrent lever le doigt au fond de la classe pour suggérer (en substance) : « Hé, ho, on existe. Et on aimerait bien être écoutés à un moment où se prennent des décisions d’avenir pour le principal équipement de la danse à Montpellier. » Eh bien, un an plus tard, ce collectif a pris racine. Il compte soixante-dix-sept membres. Il est inédit : « On y trouve de tous les types d’activités liés à la danse, des professionnels mais aussi des amateurs, des intermittents et pas que, des artistes et des enseignants. De tous les styles de danse. Et tout fonctionne en totale horizontalité », présentent ses initiateurs. Germana Civera rappelle : « On s’est surtout posé la question de comment nous nous situons. C’est complètement différent que de tout enfermer d’abord dans des catégories closes. » Autrement dit, par Muriel Piqué : « Au lieu de réclamer qu’on nous accorde de la visibilité, nous avons osé nous l’accorder par nous-mêmes. » Les équipes artistiques sont en train de vivre des difficultés très graves. Les arbitrages budgétaires rendus récemment par la Direction régionale de l’action culturelle (représentation du ministère de la Culture dans la région) sont une douche froide.
« Comment faire mieux ensemble ? »
Pourtant, les « États généreux de la danse » n’ont pas tourné à l’assemblée générale revendicative. Beaucoup plus au fond, on y a entendu dire que « pour affronter l’urgence, l’important est de nous réinventer en commun, sortir de l’isolement où chacun se trouve, en finir avec la concurrence entre artistes, qui existe de fait, mais qui s’avoue mal ». D’où le grand objectif : « Comment faire mieux ensemble ? ». Et d’abord se questionner soi-même. S’écouter.
On a entendu l’universitaire montpelliéraine Deborah Nourrit, disciple d’Edgar Morin (en ce jour de son décès), s’inspirer de ses thèses sur la complexité. C’est que pour créer en collectif, « l’attendu est de travailler ensemble. Et là commencent les malentendus ». Or, c’est ainsi que « quelque chose va émerger », quelque chose « qui ne peut pas se programmer ». Il faut alors se montrer « capable de se laisser déranger. Tout système complexe est agrégé par l’incertitude et se dirige vers l’aléatoire. Renonçons à vouloir contrôler. La création est éminemment émergente ».
Le lendemain matin, de passionnants échanges sont remontés du terrain de la médiation, cette activité pour laquelle les artistes sont sollicités par quantité d’entités. C’en est au point qu’« au moment où les crédits de création deviennent peau de chagrin, c’est dans la médiation qu’il reste un peu à gratter ». Si bien qu’« il m’est arrivé de financer une création sur le volet pédagogie », avoue Laurence Saboye, tandis que Fabrice Ramalingom raconte ces résidences de création saturées d’interventions en médiation, où il était « obligé de se battre pour que tout ça garde un lien avec mon travail sur l’oeuvre ».
Au lycée Jean Monnet, Yves Massarotto a rêvé de médiation qui n’en soit pas, préférant faire place à « des déploiements de relations, pour ouvrir des espaces, éveiller du sens » ; ainsi permettre que se transmettent « des savoirs incarnés et subtils », qui sont ceux de la danse. Car le chorégraphe Loïc Touzé avait lancé que « la danse est médiation en elle-même, insaisissable, irrattrapable, or c’est cela qui nous relie ».
Dans l’esprit de toutes ces remises en cause, l’universitaire montpelliéraine Isabelle Ginot avait introduit le grand débat sur « les corps vulnérables dans la danse », avec cet avertissement : « La question de la danse avec le handicap ne doit pas être celle de l’inclusion coûte que coûte, de faire que le handicap se plie à un modèle de danse « normale ». La question est de voir que les pratiques majoritaires dans la danse sont des pratiques d’exclusion, et alors comment les défaire. » Muriel Piqué suggérant que « la pratique de la danse, par elle-même, interroge les écarts ».
Quant aux gens du CREAM, les voici avec tout un calendrier de réunions, pour encore approfondir leur ancrage, se faire plus forts dans le contact aux institutions. Peut-être un jour se sentiront-ils vraiment chez eux à l’Agora de la danse. Ce qui semble encore loin d’être le cas.

Danseul et contre tous
L’intervention de Mathieu Pantel a compté dans les débats des « États généreux de la danse ». Il a 27 ans. Voici vingt ans déjà que, tout bambin, il découvrait sa forte attirance pour la danse, « comme un refuge, où pouvoir m’exprimer directement dans mon corps », alors que c’est justement son apparence physique qui lui valait de vivre moqueries et exclusion. Sans s’embarrasser du langage politiquement correct, Mathieu Pantel se dit simplement « gros ».
À La Grand-Combe, dans les Cévennes gardoises, survint la chance de sa vie, quand l’enseignante Célia Giordano Saint-Léger l’accueillit à bras ouverts sans le reléguer tout au fond de ses cours de danse. Son credo est que la danse est universelle, donc « ouverte absolument à tous, sans critères de morphologie, de milieu social, culturel ou religieux ». Et puisque la morphologie de Mathieu Pantel le tient à l’écart de certaines prouesses techniques, elle se convainc qu’il n’en sera que « plus fort pour cultiver une richesse sensible de l’expressivité ».
D’où l’option de Mathieu Pantel pour la danse contemporaine, où on se sent plus libre. Oui, mais professionnellement on y exige un diplôme d’État qui préjuge de compétences dont il se sent exclu par a priori. Tant et si bien que c’est dans les danses urbaines, sans exigence de diplôme, qu’il dispense son enseignement. Et quand l’un de ses élèves remporte un concours, il rigole bien quand on lui demande : « Mais où est son professeur ? » Réponse : « Eh bien, c’est moi. » Parole de poids.
Légendes
1- Dans la cour de l’Agora à Montpellier, moment de pause joyeuse pour les participants de deux journées intenses des « États généreux de la danse ».
© Audrey Anselmi
2- Mathieu Plantel
© Marina Besse – Studio de la bête à Mende








